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Bernard Amy honoré par le CAAI !

12 févr. 2014

JPEG - 80.3 koPrésident d’honneur de Mountain Wilderness France, Bernard Amy vient d’être admis membre honoraire du prestigieux CAAI, le Club alpin académique italien.
Il a consacré son discours de réception à l’utilité sociale de l’alpinisme. Ce texte a été publié, en anglais et en français, sur le site de l’UIAA.

Découvrez ce texte ci-dessous.

Un avant-goût de la soirée du 14 juin prochain à Chamonix : Mountain Wilderness a invité des alpinistes de tous horizons pour qu’il nous expliquent en quoi la wilderness de montagne a contribué à les construire en tant qu’être humain. Mais nous en reparlerons...

Intervention de Bernard Amy

" Être admis comme membre honoraire du CAAI est à la fois un honneur et un plaisir. Je sais que l’admission dans ce club est réservée à l’élite de l’alpinisme italien, et entrer en possession de cette carte de membre est pour moi un grand sujet de fierté.

Ceux qui me connaissent ne seront pas surpris d’apprendre que je souhaite ici expliquer pourquoi je ressens comme un honneur et un plaisir le fait d’être accueilli au sein de ce club. Et pour le comprendre, je voudrais faire un détour par le problème que pose l’évolution actuelle de l’alpinisme.

En une ou deux décennies, l’alpinisme a beaucoup évolué sous l’influence de divers facteurs d’ordre économiques, techniques et sociétaux. En particulier, on a assisté à une rapide diversification des formes d’alpinisme. Et, aussi bien dans l’alpinisme classique que dans les nouvelles pratiques de la montagne, sont apparues de nouvelles sensibilités culturelles des pratiquants.

En même temps, la société dans laquelle vivent les pratiquants de la montagne a elle aussi profondément changé. Au milieu de difficultés sociales croissantes, s’est développée une inquiétude sécuritaire accompagnée d’une remise en question des pratiques individualistes. L’obsession de la sécurité a poussé en particulier à l’application grandissante du principe de précaution.

L’observation de ces deux évolutions – celle des pratiques de la montagne, et celle de la société – conduit aujourd’hui à se dire qu’il faut redéfinir le contrat social établi plus ou moins bien entre la société et les alpinistes.

Pour cela, on doit plus que jamais, non pas expliquer l’alpinisme, mais plutôt le justifier. Il ne faut pas tenter de dire pourquoi nous partons risquer notre vie en montagne, pourquoi on « entre en alpinisme » comme on entre en religion (les motivations de l’alpiniste sont d’ordre personnel, bien souvent relèvent d’abord de la psychanalyse, intéressent peu le grand public, et surtout ne peuvent pas servir à justifier l’alpinisme). Pour faire accepter l’alpinisme en tant que pratique à risques, il faut expliquer ce que la montagne nous apporte, ce qu’elle nous permet d’apprendre. En une phrase, il faut expliquer non pas pourquoi nous partons en montagne, mais ce que nous y trouvons.

Les apports des pratiques de la montagne constituent ce que l’on peut appeler l’utilité sociale de l’alpinisme. Ils sont d’ordre à la fois sociétal et psychologique.

Parmi les apports « utiles » du sport et de la montagne, on peut citer :
- le développement de l’esprit d’entreprise et d’initiative
- l’enseignement du courage de la prise de risque raisonné
- l’apprentissage de l’autonomie et de la responsabilité
- l’apprentissage de la solidarité

Au niveau psychologique individuel, la montagne développe :
- la confiance en soi
- la construction de la personnalité
- le contrôle de l’agressivité
- la socialisation

(L’alpiniste français Robert Paragot disait : « L’alpinisme m’a permis de me construire. Sans la montagne, je serai peut-être devenu voyou. »)

La montagne joue aussi un rôle souvent thérapeutique en permettant une prise de distance par rapport aux problèmes personnels. Elle peut conduire à un équilibre par la relativisation des difficultés psychologiques.

(Un psychiatre alpiniste qualifiait le massif du Mont Blanc "d’hôpital de jour". Il ajoutait : « Il vaut mieux se soigner là-haut que dans les bars ! »)

Tous ces apports de l’alpinisme sont en large partie dus à la mise en œuvre de deux mécanismes propres à l’alpinisme :

- la prise de hauteur physique s’accompagne toujours d’une prise de hauteur symbolique. Le jeune homme qui, en se retournant vers la vallée, se voit au-dessus des autres, pour un moment se sent plus fort, plus fort que les autres et plus fort qu’il l’était en quittant la vallée.

- en même temps, la prise de risque collective – en montagne ou au retour dans la vallée, l’alpiniste est rarement seul – favorise une reconnaissance sociale qui ne peut que renforcer chez le pratiquant le sentiment de force et de confiance en soi.

(Tous les alpinistes recherchent cette reconnaissance sociale : lequel d’entre nous n’est jamais revenu d’une course en montagne sans chercher à le dire ?)

Ces deux mécanismes de développement personnel sont importants à tout âge. Comme toutes les passions, la passion de la montagne se caractérise par un doute permanent, une perpétuelle remise en question du bien-fondé de la pratique. Que l’on soit jeune débutant ou vieux pratiquant, on a toujours besoin de se sentir fort. Pour cela, la reconnaissance sociale du groupe reste essentielle.

Vous venez de me donner une carte de membre honoraire. Merci pour cette belle preuve de reconnaissance sociale !

J’ajouterai seulement que, si j’accepte avec plaisir cette carte, je suis aussi convaincu que vous en donnerez bientôt dix ou vingt, non pas à de vieux membres honoraires comme moi, mais aux jeunes qui aujourd’hui vont faire l’histoire de l’alpinisme et qui, par leurs réalisations, se montreront dignes d’être fortifiés dans leur passion. "

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