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Cynorrhodon
© Gonzalo Ossa

D’utilité publique

9 déc. 2003

Ce texte constitue l’éditorial du bulletin n° 9 de Mountain Wilderness (juin 1991).
Samivel

Au siècle d’une prétendue "information", nous errons tous, plus ou moins, dans une jungle de malentendus ! J’en donnerai un exemple frappant, pour ne pas dire déprimant.

Comme l’adjectif "sauvage" avait surgi au cours d’une conversation où je m’efforçais d’en préciser et justifier la portée quand il s’appliquait à la montagne, entité naturelle, je fus brusquement interrompu par mon interlocuteur qui s’écria : "Nous ne sommes pas des sauvages !". Sic. Il est évident que sans qu’il en sache plus long - et d’ailleurs sans s’en donner la peine - (il n’y a de pires sourds...) le terme se trouvait innocemment appliqué ici non à "la Montagne", mais à telle population montagnarde, et devenait du coup une espèce d’insulte contre laquelle l’excellent homme se hérissait ! L’énormité du quiproquo me laissa, je l’avoue, pantois. C’est dire à quel point certaines initiatives originales sont mal entendues, mal digérées ; et la pluie de difficultés, voire d’hostilités qui s’ensuivent.

Pourtant les buts poursuivis par "Mountain Wilderness" sont clairs, "transparents" (pour user d’une expression récemment tombée dans le domaine public et assez souvent utilisée, comme il va sans dire, à propos de faits ou de gens qui ont tout intérêt à demeurer "opaques"...), donc transparents. Comme la glace, comme le cristal.

Il s’agit non pas de réduire à l’état sauvage, selon Lévy-Strauss, des autochtones qui bien au contraire ont donné fort souvent l’exemple d’une adaptation véritablement astucieuse et humaine à un milieu naturel exceptionnellement rude, mais de protéger en Europe et ailleurs le domaine de l’altitude contre des agressions dont le seul but est de le transformer en nouvelle machine à sous. L’invasion se concrétisant en diverses architectures, ferrailles et autres "aménagements" aussi catastrophiques sur le plan de l’esthétique que sur celui de l’écologie. De telles conséquences sautent aux yeux, mais il serait naïf de supposer qu’elles se trouveront admises par les responsables, pour la raison simple que l’unique critère dont il est en l’occurrence tenu compte est celui du Fric. Avec un grand F.

Il n’est pas inutile de pousser plus loin l’analyse car les dégâts outrepassent de beaucoup les simples effets matériels. En fait, c’est pénétrer ici dans le vif du sujet. On en parle plutôt rarement, et il est peu exploitable sur le plan médiatique attendu qu’il exige un minimum de réflexion personnelle et sincère.

Pourquoi ce Monde de l’Altitude nous est-il précieux ? Fondamentalement précieux ? Parce qu’en ses apparences il est universellement associé à des valeurs clefs de la pensée, consciente et inconsciente ; comme en témoigne entre autres un flot de métaphores, d’expressions symboliques toujours et partout orientées dans le même sens. Les notions-images d’ascension, d’altitude, d’intacte pureté, autant de signes d’une Transcendance autrement inexprimable, sont indispensables à la bonne santé mentale de l’Espèce. En détruisant le support matériel de telles valeurs vivifiantes et dynamisantes, on travaille à augmenter l’état d’angoisse dans lequel s’enfonce visiblement la pseudo-civilisation contemporaine, laquelle paye aujourd’hui fort cher son évacuation du sacré.

Et c’est pourquoi la campagne entreprise par "Mountain Wilderness" - même si ses motivations profondes ne sont pas toujours clairement perçues - apparaît comme socialement bénéfique.

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hommage à Samivel

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