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Cynorrhodon
© Gonzalo Ossa

Free K2 - la première expédition au secours des grandes montagnes de la terre

9 mars 2004

Transcription des textes du film "Free K2", réalisé lors de l’expédition en 1990.

- Avant-propos -
Durant le mois d’août 1990, le camp de base du K2 et l’Eperon des Abruzzes (jusqu’à 7000 m.) ont été débarrassés des ordures et des cordes fixes abandonnées par les expéditions précédentes. L’opération a été réalisée par l’expédition internationale "K2 libre", organisée par l’association Mountain Wilderness. Pour que cet exemple soit durable, il y va désormais de la responsabilité de chaque alpiniste. C’est à lui de montrer qu’il se sent solidaire en faisant tout son possible pour ne laisser aucune trace de son passage. C’est grâce à l’engagement de chacun que les espaces sauvages resteront pour nous et pour les générations futures le lieu de l’aventure et de la liberté.

- K2 libre -
Le K2, le deuxième sommet du monde. Une lettre et un chiffre pour permettre d’identifier le point 8611 de la chaîne du Karakoram.
K2, un sigle aride extrait d’une liste de sommets établie vers le milieu du XIXe siècle par un cartographe anglais dépourvu d’imagination. Pourtant, ce sigle est devenu un nom, et quel nom ! Le K2.
Fascinant, suggestif, porteur de rêves et d’espoirs, le K2 attise les désirs, attirant depuis la fin du siècle dernier d’innombrables explorateurs et alpinistes.
Nombre d’entre eux étaient italiens comme le duc des Abruzzes qui repéra avec ses guides valdôtains la future voie normale de ce sommet, ou comme Almone de Savoie, duc de Spolète, qui en 1929 amena une expédition scientifique au pied de la montagne.

Des années 30 à nos jours, le nombre d’expéditions dans la région du K2 s’est multiplié, et malheureusement en corollaire, le nombre de déchets.Trop souvent, l’acharnement à atteindre le sommet était prépondérant, au détriment du respect le plus élémentaire pour l’environnement. Ce n’est que depuis peu que le milieu montagnard a pris conscience du problème.

Eté 1990 : 98 ans après la première exploration autour du K2, une expédition s’achemine elle aussi vers cette montagne. A première vue, rien ne la différencie d’une expédition normale : 200 porteurs, des tonnes de nourriture, matériels de base et d’altitude, réchauds, fuel, tentes mess, médicaments. Pourtant, le but de ces hommes n’est pas d’atteindre le sommet ; ils sont là pour rendre au K2 sa pureté et sa dignité perdues, pour le débarrasser de tout ce qui fut abandonné le long de ses pentes par ses précédents visiteurs.

9 alpinistes font partie de cette expédition :

  • Fausto DE STEFANI, Italien, membre du Groupe de Haute Montagne et écologiste reconnu. Son palmarès comprend l’ascension de 9 sommets de plus de 8000 mètres d’altitude.
  • Giampiero FEDERICO, Italien, guide de montagne ; il a ouvert en solitaire une nouvelle voie sur le Hidden Peak, un sommet de plus de 8000 mètres.
  • Tobias HEYMANN, Allemand, pianiste et alpiniste spécialisé dans l’ascension solitaire des grandes voies des Alpes. Il est le plus jeune du groupe.
  • Parvez KHAN, Pakistanais, alpiniste, naturaliste et photographe reconnu.
  • Valker KRAUSE, Allemand, instructeur de sport et d’alpinisme ; possède une vaste expérience des ascensions en haute altitude spécialement dans le Caucase et au Pamir.
  • Jean-Claude LEGROS, Belge, jardinier et écrivain de montagne, organisateur de 6 expéditions au Karakoram. Il est le seul fumeur du groupe mais il fume assez pour tout le monde.
  • Marcello Maria MARINI, Italien, orthopédiste, moniteur national de ski de montagne, médecin de l’expédition.
  • Olivier PAULIN, Français, dentiste et écrivain de montagne, avec un faible pour le piano électronique ; il a escaladé le Gasherbrum 2 et a participé à une expédition à l’Everest.
  • Carlo Alberto PINELLI, Italien, chef de l’expédition, archéologue et réalisateur de documentaires scientifiques ; il a participé à 7 expéditions dans les chaînes de montagne d’Asie. Depuis longtemps, il est en première ligne pour la défense de la montagne.

Font aussi partie du groupe, Stefano ARDITO, journaliste, il est l’un des dirigeants de Mountain Wilderness, et Alessandro OJETTI, qui assisté par l’allemand Lutz PROTZE a tourné les images du film.

FREE K2, K2 LIBRE, le mouvement de Mountain Wilderness a eu l’idée d’une telle expédition et l’a réalisée. Depuis plusieurs années, le public européen a entendu parler à maintes reprises, même en dehors des milieux spécialisés, de ce nom anglais qui pourrait se traduire par "montagne non contaminée et sauvage". Un nom lié à la défense du milieu montagnard par des actions quelquefois spectaculaires ou provocantes mais toujours exemplaires.

"Mountain Wilderness" est une association jeune fondée par un bon nombre des meilleurs grimpeurs actuels. Son but : lutter avec force contre la dégradation progressive des derniers espaces vierges de la planète. Montagne comme royaume de la liberté, comme territoire de l’authenticité, de l’aventure intérieure. Montagne, comme dernière retraite du silence et de la solitude. Pour cela, Mountain Wilderness a déclaré la guerre aux abus en tout genre : les téléphériques, les hélicoptères qui transforment les Alpes en un véritable "lunapark" ; la prolifération arrogante des pistes de ski qui nécessite une infrastructure lourde et n’offre que la possibilité d’un amusement superficiel ; la spéculation immobilière qui dégrade irréversiblement la grande majorité des plus beaux sites alpins ; la multiplication anormale des chemins d’accès, des via ferrata, des refuges. En général, Mountain Wilderness s’élève contre une mentalité de consommation facile, hédoniste, sans éducation, attitude qui fatalement induit le manque de respect.

Dans ce vaste puzzle stratégique, l’expédition FREE K2 représente une pièce de choix.

- Interview PINELLI -
Ne pensez-vous pas qu’il soit quelque peu anachronique de nettoyer le K2 alors qu’il existe tant de problèmes chez nous ?
"- Oui, si notre action n’était qu’une opération de nettoyage, si nous n’étions qu’un groupe d’éboueurs d’altitude, votre réflexion serait fondée. En réalité, nous ne sommes pas venus uniquement dans le but de nettoyer le K2, nous voulons aussi le libérer. FREE K2, K2 LIBRE, libre de quoi ? Des déchets bien sûr, mais aussi d’une mentalité agressive qui prend ses racines dans la consommation facile et dans la façon de se poser face à la nature. Nous voulons prendre le K2 comme un podium particulièrement significatif pour favoriser une prise de conscience même chez le non initié. Du K2, nous voulons montrer du doigt la dégradation de toutes les montagnes et l’appauvrissement progressif de ce que l’on peut vivre dans ces endroits exceptionnels, que ce soit ici ou dans les Alpes."

Le K2 est une montagne difficile d’accès. Une distance d’environ 300 Km sépare le sommet de son point de départ ; 300 Km dont une partie seulement peut être parcourue en Jeep. Le reste s’effectue en à peu près 10 jours de marche. Les porteurs locaux recrutés après les palabres et les négociations d’usage transportent tout le matériel nécessaire pour mener à bien cette mission. 10 jours de marche le long d’un itinéraire fascinant, exceptionnel mais fatigant et souvent difficile.
Une fois franchies les premières étapes, le sentier se transforme en une piste à peine marquée. Un fil d’Ariane incertain qui conduit vers le labyrinthe des moraines du Baltoro, l’un des plus grands glaciers de la chaîne du Karakoram.
Chaque année, la grande vallée qui mène au K2 est visitée par des dizaines d’expéditions et des groupes de promeneurs de plus en plus nombreux. Mais elle n’a pas beaucoup changé : s’il est vrai que les fameux ponts construits en cordes végétales ont été remplacés par de rudimentaires téléphériques, le frisson éprouvé en traversant ces torrents impétueux doit être plus ou moins semblable à celui que ressentaient les premiers explorateurs !

Le Karakoram a toujours été une terre de passage. Des hommes, qu’ils soient religieux, aventuriers, guerriers ou marchands ont donné un nom aux pistes glacées de ses cols, ont poli la roche de ses chemins.
Certains ont voulu laisser des marques plus durables. Il n’est pas rare de trouver gravés sur d’énormes blocs de rochers longeant les anciennes pistes des graffiti mystérieux qui remonteraient selon les archéologues à l’époque des grandes migrations indo-européennes il y a plus de 2000 ans. Sur ces mêmes blocs, juste à côté mais séparés par un abyme de plus de 15 siècles, d’autres graffiti montrent la présence et la diffusion du bouddhisme indien dans ces vallées perdues. Ensuite vint l’Islam.

C’est le dernier jour du Moharram, chaque année les Chiites portent le deuil pour commémorer le meurtre d’Hussein, jeune neveu de Mahomet. Les porteurs de la caravane, bien qu’étant fort éloignés de la dernière mosquée, se réunissent au coucher du soleil pour célébrer cet anniversaire. C’est un moment d’émotion, prenant, intense. Des visages dans lesquels se lit l’héritage de races diverses : Caucasiens, Mongols, Turcs, Iraniens. Des voix qui chantent et pleurent en un dialecte issu du lointain Tibet, rappelant l’assassinat d’un chef arabe tué voici 12 siècles à 3000 Km des contreforts de l’Himalaya. Cette cérémonie qui se déroule sur les bosses du glacier Baltoro nous permet de nous pencher sur la grandeur géographique et temporelle de l’histoire entière du continent asiatique.

De la douleur jusqu’à la joie, de la vallée du Baltoro à la vallée de l’Hunza.

C’est la fête de la moisson. La musique, les pas, les gestes d’une antique danse guerrière célèbrent l’heureuse conclusion de l’année agricole.
Beaucoup de légendes locales encore très présentes dans ces chants de fête insistent sur la filiation qu’auraient certaines populations locales avec Alexandre Le Grand et ses soldats. S’il est vrai que le physique remarquable des Hunza, leurs cheveux roux et leurs esprits belliqueux peuvent laisser croire à une descendance macédonienne, il est peu probable que le héros grec et ses compagnons soient arrivés jusqu’en ces endroits. Et pourtant, certaines coïncidences mystérieuses font réfléchir : des contes populaires parlent à tort ou à raison de la longévité exceptionnelle du peuple Hunza. Cette longévité serait due aux amandes des noyaux d’abricots qui représentent une part importante de leur nourriture habituelle.
De sources moyenâgeuses européennes, il apparaît qu’Alexandre Le Grand aurait trouvé aux Indes un fruit permettant de prolonger la vie jusqu’à 400 ans. Nous laisserions-nous bercer par cette légende en pensant qu’après tout ce fruit miracle pourrait être l’abricot ?
Depuis longtemps, la culture de l’abricot est l’une des principales ressources de ces vallées. Il n’est nul village ou oasis qui ne soit égayé par la verdure et l’ombre de ces arbres, par l’abondance incroyable de ces fruits. Après la récolte, le toit de chaque maison est recouvert de milliers d’abricots coupés en deux qui sèchent au soleil. En hiver, lorsque les réserves de farine sont épuisées, les provisions d’abricots secs aident toutes les familles à supporter la faim. Même si l’élixir de longue vie n’est pas caché dans ses fruits, leur présence au sein des montagnes arides du Karakoram tient du miracle. Ce miracle, c’est l’homme qui l’a élaboré.

En ces régions d’Asie, les précipitations sont très rares. Elles dépassent à peine celles du désert du Sahara. Toutes les oasis qui interrompent la monotonie de ces vallées désertiques par la couleur intense de leurs champs terrassés avec soin ont été créées par l’homme. Sans ces peuples de montagne, sans leur travail acharné, on ne trouverait ici que roche, poussière et sable. La vie dans le Karakoram dépend uniquement d’un réseau incroyable de canaux d’irrigation amenant aux villages l’eau captée très haut dans la bouche des glaciers. Ces canaux souvent creusés sur des dizaines de kilomètres le long des parois verticales de la montagne sont un monument à l’ingéniosité et à la ténacité des paysans locaux. Les canaux les plus anciens furent fabriqués à l’aide de pics rudimentaires – à savoir des cornes de bouquetins. Grâce à un travail d’entretien constant pour lequel tous les habitants s’engagent à tour de rôle, ces canaux construits depuis des siècles continuent à fonctionner parfaitement.

Le bruit de l’eau s’écoulant dans les prés résonne comme le bruit de la vie. Mais cette eau, si elle permet l’agriculture, ne suffit pas à rendre facile l’existence de ces montagnards. Ici, seuls les plus forts survivent. Le Karakoram est peut-être le dernier endroit du monde où la charrue est tirée par des hommes. Toutefois, l’extrême sévérité de la vie quotidienne n’a pas empêché le développement de certaines formes d’artisanat, souvent de valeur. L’amour de la beauté et le désir artistique sont inscrits dans les instincts primitifs de chaque être humain. Ce sont ces travaux qualifiés d’inutile qui donnent une dimension authentique à la vie.
Hommes, femmes et enfants ne consacrent à l’évidence que bien peu de temps à ces occupations, soit quelques rares heures laissées libres par le travail des champs. Il nous est difficile de comprendre à quel point l’agriculture est enracinée chez ces gens, à quel point leurs pensées, leurs attitudes, leur mode de vie, sont dictées par la vie rurale. Depuis peu, par les roupies qu’amènent les visiteurs étrangers, le destin de chacun ne dépend plus totalement des impondérables de la vie agricole.

Les flux des expéditions d’alpinistes et l’engouement de plus en plus marqué pour le tourisme d’aventure contribuent à l’élévation du niveau de bien-être de certaines vallées. Mais il s’agit d’apport et de complément que le village paye par l’absence des hommes valides durant de longues semaines d’été. Cet éloignement et la proximité d’autres modes de vie pourraient provoquer le démaillage du tissu de leurs traditions. Le temps qui ces montagnes paraissait immobile a commencé à prendre de la vitesse, porté par les échos de ce qu’il est convenu d’appeler le progrès. Pour l’instant, les changements sont imperceptibles et semblent positifs. Mais il ne faut pas être dupe, à quelles autres lois la tyrannie d’un temps qui s’use soumettra-t-elle ses nouveaux sujets ? Quelles valeurs seront oubliées pour toujours ? Lesquelles survivront aux changements extérieurs inévitables ?

Là-bas, la confiance réciproque régit les relations entre générations. Jeunes et vieux se vouent un respect mutuel. Dans le défi entre le passé et le futur, entre la sagesse et l’espoir, cette altitude pourrait être gagnante. Mais en attendant, quelque chose est en train de pourrir, peut-être inéluctablement. Le milieu naturel, principale réserve de richesses se dégrade de plus en plus.

Paju. Un imprévisible belvédère surplombant l’un des panoramas les plus fascinants du monde. Mais Paju est aussi une étape obligée sur la route du Baltoro. Là s’arrêtent et se reposent toutes les expéditions. Voilà le résultat ! Il est heureux que la pellicule cinématographique ne rende que les images et non les odeurs !
Mais il y a pire à brève échéance. Les porteurs arrachent sans discernement les branches des arbres et des buissons pour alimenter les feux de bivouacs bien que les expéditions soient tenues de fournir réchaud et kérosène. Certes, le feu de bois ouvre la porte du rêve. Il joue un rôle social. Lieu de rencontre, lieu de spectacle, l’emplacement du feu est chaleureux et doux. Mais on ne peut que s’insurger de la triste disparition de ces oasis clairsemées et restreintes. Même l’expédition de MW n’a pas réussi à éviter tout à fait le pillage. Les porteurs ont ignoré les mises en garde et les exhortations.
Ce n’est pas seulement au gouvernement pakistanais qu’il incombe de défendre ces endroits nommés à juste titre "salle du trône des Dieux". La communauté alpine dans son ensemble se doit résoudre le problème, tout en respectant les traditions locales. La mission K2 LIBRE est un premier pas, une proposition, un défi.

La moraine du glacier où se sont établis depuis des décennies les camps de base de nombreuses expéditions est parsemée sur des kilomètres et des kilomètres d’ordures de toutes sortes. Une des tâches des membres de l’expédition consiste à ramasser tout cela. Les matériaux combustibles sont entassés et brûlés sur place. Les boîtes de conserve métallique doivent être écrasées une à une. Enfilées dans des sacs et des bidons, elles redescendront à dos d’homme dans la vallée. Pour faciliter le travail, une petite presse à main a été apportée au camp de base en pièces détachées. L’aide de cette machine est précieuse mais son rendement se révèle vite insuffisant pour l’élimination de l’énorme quantité de matières amassées. On se console en se disant que l’écrasement des boîtes avec un caillou est un excellent exercice pour les biceps.

Ces images ne doivent pas conduire à de fausses conclusions. Il ne faut pas soupçonner MW de vouloir devenir une compagnie d’éboueurs de haute altitude, prête à accourir partout où d’autres ont abandonné des détritus. S’il en était ainsi, le projet aurait l’effet inverse du but poursuivi. La présence de MW au K2 n’a d’autre fonction que de susciter une prise de conscience afin que plus personne à l’avenir ne puisse feindre d’ignorer le problème. Ramasser un à un les déchets du camp de base ne représente qu’une partie de la mission K2 LIBRE. Plus haut, le long des 2000 mètres de dénivellation de l’Eperon des Abruzzes, c’est à des kilomètres de cordes fixes, dangereuses et inutilisables, des restes de camp abandonnés, de la nourriture avariée, des médicaments et d’autres amas de déchets qu’on va avoir à faire.

Deux jours seulement après l’arrivée au camp de base, une première équipe se met en train, elle se dirige vers la montagne à travers les séracs du glacier Godwin Austen. Le chemin, même s’il n’est pas trop difficile, suit un véritable labyrinthe de tours de glace et de crevasses sans cesse en mouvement. Les 4 porteurs de haute altitude effectueront presque chaque jour ce trajet aller-retour entre le camp de base et le pied de la paroi où ils récupèrent les déchets amassés par les alpinistes au niveau supérieur.
Le camp de base avancé est dressé à 350 mètres d’altitude. Ici, les ordures sont accumulées sur un espace quelques mètres carrés à peine. Mais il y en a une telle quantité que les grimpeurs sont astreints à une éprouvante opération d’assainissement.
Le travail le plus engagé attend les alpinistes plus haut le long de des pentes raides faites de glace et de rochers instables. C’est l’Eperon des Abruzzes, cet itinéraire de légende souillé par une véritable toile d’araignées de cordes fixes. Le fracas des avalanches qui s’abattent sur le glacier devient vite pour tout le monde un bruit familier. Heureusement, le chemin emprunté par les grimpeurs est à l’abri de ces dangers. Pourtant au mois d’août, alors que la fonte des neiges atteint son point maximum, l’Eperon entier est la cible de chutes de pierres meurtrières. Les alpinistes risquent gros en montant et surtout en descendant sans cesse durant les heures chaudes. Les camps d’altitude eux-mêmes reçoivent leur part de cailloux. La découverte du cadavre d’un porteur pakistanais atteint d’une pierre en 1986 ne remonte le moral de personne !

Pendant ce temps au camp de base, des groupes de trekkers arrivent. Ce sont pour la plupart des membres ou des sympathisants de MW qui ont assumé financièrement le coût du long voyage jusqu’ici pour participer aux opérations de nettoyage. Chaque groupe reste deux jours, apportant une aide bienvenue et appréciée.

Le beau temps semble se maintenir. Une à une, toutes les équipes d’alpinistes ont quitté la base pour aider ou relever les amis qui travaillent à démanteler le réseau de cordes fixes. De cette façon, jour après jour, la libération du K2 passe du rêve à la réalité. Sur l’emplacement des divers camps d’altitude, on trouve toutes sortes de choses : vieilles casseroles, matériel de camping, restes de vivres, morceaux de tentes déchiquetées, médicaments, bombonnes de gaz, tout cela pris dans le ciment de la glace. Tous ces matériaux hétéroclites sont emballés avec les lambeaux de cordes fixes arrachés à la paroi. La raide pente de glace qui délimite à droite la voie d’ascension sert d’itinéraire de descente aux ballots ainsi confectionnés. Mille mètres plus bas, aux alentours du camp de base avancé, d’autres membres de l’expédition s’occupent de les recueillir.

"Ici, c’est Fausto, est-ce que tu m’entends ? A toi. Nous sommes arrivés au camp 3 depuis 1 heure, assez fatigués. Nous essayons de cuisiner quelque chose, après nous essayerons de dormir. A toi. Dis-moi, avez-vous vu de près les cheminées Bill House ? Bien sûr, nous les avons vues. Elles sont face à nous ; elles doivent faire 50 mètres de hauteur ; il y a beaucoup beaucoup de cordes fixes, mais aussi des étriers et des échelles métalliques qui sont scellées dans la glace. Je pense que pour extraire tout cela, nous allons devoir nous employer à fond demain. A toi."

Les fameuses cheminées Bill House forment le passage clé de la conquête du K2. Un couloir bien dessiné d’une cinquantaine de mètres de haut qui traverse une bande de roches calcaires. Le passage est complètement obstrué par des cordes et des échelles métalliques. Nous sommes à 6500 m d’altitude. Fausto et Tobias grimperont encore 500 m plus haut mais la caméra ne les suivra pas pour filmer leur travail et leur fatigue. A cette altitude, travailler est très éprouvant. Un effort constant est nécessaire. Mais pourquoi se donner tant de peine pour éliminer ce qui à première vue simplifie l’escalade de ce prestigieux sommet ? D’abord, parce que la confiance qu’inspirent ces cordes généralement usées et abîmées est illusoire et pourrait provoquer une tragédie. Ensuite, parce que la présence de ce matériel dénature la qualité de l’expérience q’un amoureux de la montagne devrait souhaiter vivre ici. Et peut transformer l’aventure alpine en un exploit uniquement physique. Celui qui fixe les cordes doit garder suffisamment de force pour être capable de les enlever en quittant la paroi.

Grâce au travail d’aujourd’hui, les alpinistes ont à nouveau la possibilité d’affronter le K2 dans ses conditions d’origine, de se mesurer aux difficultés rencontrées par les premiers ascensionnistes.

Au camp de base, une parenthèse de repos. Les objets les plus étranges trouvés en paroi sont mis de côté. Ils seront vendus aux enchères en Europe afin de permettre le financement d’autres initiatives de MW.

Une atmosphère euphorique règne au sein de l’expédition. Le succès de l’entreprise semble à portée de main. Naturellement, personne n’envisage d’atteindre le sommet. Tous se sont engagés officiellement à s’arrêter à la fin de l’Eperon des Abruzzes. La signification novatrice de l’expédition ne doit pas souffrir d’autres motivations ni d’autres ambitions plus traditionnelles. Toutefois, il est un peu tôt pour crier victoire. Quelques jours plus tard, alors qu’un vent violent souffle sur les crêtes supérieures, Jean-Claude Legros est victime d’un accident qui aurait pu lui être fatal.

[Contact radio Legros-Pinelli]
Jean-Claude : "Allo, ici Jean-Claude au camp 2. Ben, ça va pas du tout, heu...En montant vers le camp 3, j’ai reçu un pavé sur le casque. Je suis resté assommé à peu près une vingtaine de minutes et maintenant, bon, je suis redescendu tout seul jusqu’au camp 2 et maintenant je, pfff, bon, ça va pas quoi. Je vois trois personnes avec mon œil gauche, je n’entends rien de l’oreille droite. Et pour la petite histoire, je me suis cassé une dent."
Pinelli : "Quand pensez-vous descendre ? A quelle heure ? Aujourd’hui ou demain ?"
JC : "Là, écoute, il neige vraiment beaucoup. Et il me semble que j’ai perdu le sens de l’équilibre parce que je ne peux pas rester debout plus de deux minutes sans tourner, quoi, j’ai des vertiges terribles et je crois que je vais rester ici jusqu’à demain et voir demain matin comment ça va. Parce que descendre tout seul, en tout cas pour le moment, c’est tout à fait impossible."

Des tempêtes de neige plus importantes rendent difficiles les opérations de secours. Ce n’est que deux jours plus tard que l’alpiniste belge pourra rejoindre le camp de base. La visite médicale exclura des dommages définitifs à l’œil mais JC ne pourra continuer le travail en altitude.

Il semble que le mauvais temps soit devenu définitivement maître de la montagne. Chaque nuit, d’abondantes chutes de neige recouvrent le camp de base. Il ne reste cependant que peu de jours avant le départ. Un premier groupe de porteurs est déjà arrivé, bravant la tourmente. Ils retourneront dans la vallée avec une partie des 90 charges d’ordures. Quand les suivants arriveront, l’expédition sera contrainte de déménager même si l’opération n’est pas complètement terminée. Une dernière série de cordes a été laissée en paroi pour faciliter le travail. Il est impératif de les enlever. Les alpinistes repartent à nouveau. En peu de temps, la cordée de tête est engloutie par le brouillard et la tempête. Une seconde cordée les suit, un jour plus tard, prête à leur venir en aide.

[Camp de base à camp d’altitude, camp de base à camp d’altitude]
La difficulté des contacts radio rend la progression angoissante. Puis pendant deux jours entiers, le silence absolu. Le soir du troisième jour, quelque chose bouge sur les pentes supérieures du camp de base avancé. C’est Fausto, enfin ! Il traîne derrière lui un volumineux paquet de cordes. Tobias arrive lui aussi...Ils sont sains et saufs ! Ils ont eu la force et le courage de mener à bonne fin la partie la plus délicate de l’opération : enlever les dernières cordes, redescendre sans assurance aucune...Leurs visages portent les stigmates d’une bataille épuisante.

Olivier et Valker restent encore isolés sur l’Eperon. Dans les pentes inférieures, ils s’affairent, ne négligeant aucun couloir, aucune pente. Demain, si tout va bien, tout le monde sera réuni au camp de base.

[Dialogue dans la tente]
Fausto : "Ce matin, c’était terrible. Nous n’avons pas fermé l’œil de la nuit tant le vent était violent. Les parois de la tente tremblaient très forts. Nous étions assaillis par le doute : que devions-nous faire, monter ou descendre ?"
Tobias : "Au matin, quand Fausto m’a dit que nous partions, je me suis senti très soulagé. J’étais sûr qu’il entendait par-là que nous allions descendre. La tempête faisait rage. Il neigeait tellement que je me suis dit qu’avec un temps pareil dans les Alpes, personne ne mettrait le nez dehors. Ayant à peine sorti la tête, Fausto prend le chemin du haut. Je ne pouvais y croire ! Je me suis donc résigné et je l’ai suivi."
Pinelli : "Vu les conditions météo, dis-moi, quelles difficultés avez-vous rencontré en montant ?"
Fausto : "La montée n’était pas un gros problème bien qu’il ait fallu faire très attention. C’était du troisième et du quatrième degré verglacé et couvert de neige. Mais là, nous avions une corde fixe pour nous aider. Le plus difficile, le plus dangereux aussi, c’était la descente. Nous coupions toutes les cordes, ce qui nous obligeait à descendre en libre. Je t’avoue m’être demandé souvent ce que je faisais là-haut."

Il ne reste maintenant qu’à prendre le chemin du retour. Les Balti descendent vers Skardu plus de 2 tonnes de déchets solides, 30 000 boîtes de conserve, 10 Km de vieilles cordes...Que peut-on faire avec cette montagne d’ordures ? L’expédition "K2 Libre" aurait peu de sens s’il était agi de jeter cela dans une décharge sauvage aux abords du premier village. Pour résoudre le problème, MW a donné à la communauté de Skardu une installation de recyclage. La première machine sépare le fer de l’aluminium. La seconde, elle, compacte les déchets, réduisant le volume de 10 à 1. Transformés de cette manière, ils peuvent être facilement réintroduits sur le marché comme matériaux de récupération.

Avec la cérémonie d’inauguration de la machine se conclut pour l’instant la mission de MW dans le Karakoram. Cette initiative restera-t-elle un exemple isolé aussi noble qu’éphémère ? Ou encouragera-t-elle l’émergence d’une nouvelle race d’alpinistes capables par conviction profonde de prôner le respect de l’intégrité du milieu plutôt que de suivre leurs ambitions personnelles ? La question est posée.

Aujourd’hui, le K2 est de nouveau libre. Le sera-t-il pour toujours ?

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