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Cynorrhodon
© Gonzalo Ossa

Hommage à Samivel

9 déc. 2003

Par François Labande
Paru dans le bulletin n° 12 de Mountain Wilderness (février 1992)

"Il existe un monde d’espace, d’eau libre, de bêtes naïves où brille encore la jeunesse du monde et il dépend de nous, et de nous seuls, qu’il survive..." Cette phrase n’a jamais été écrite. Elle a été prononcée par Samivel au cours de ses projections du film Cimes et Merveilles, et il nous l’a léguée comme devise de présentation de Mountain Wilderness.

Samivel est mort à Grenoble le 18 février 1992, d’un arrêt cardiaque. Comment exprimer notre émotion ? Qui mieux que lui a su défendre une certaine idée de la montagne, qui est la nôtre ? Durant toute une vie d’une exceptionnelle richesse, il a mis ses multiples talents au service d’une passion dévorante pour ces espaces naturels remplis de lumières et d’émotions. Dessinateur, peintre, photographe, cinéaste, philosophe, romancier, historien, conférencier, que sais-je encore, Samivel a été et restera un maître, un modèle, un exemple. J’ai sous les yeux La Dame du Puits, ce recueil de "soixante fables modernes pour lecteurs définitivement adultes" qu’il m’avait dédicacé le 4 décembre dernier à Genève en parlant de "vérités plus ou moins bonnes à dire". Samivel n’avait jamais renoncé à dire sa vérité. La nôtre.

Au cours de la seconde guerre mondiale, il avait publié un dessin représentant un char qui évitait, par un subtil détour, une fleur isolée dans le désert. Transposé dans le cadre des J.O. d’Albertville, on imagine l’ancolie de la face de Bellevarde et les bulldozers façonnant la descente olympique. La nature peut-elle encore résister aux assauts de l’homme, drogué par sa puissance destructrice ? Le message peut-il encore être entendu ?

En 1967, il publie Le Fou d’Edenberg, roman-fleuve qui lui valut d’être nominé pour le prix Goncourt. Dans l’histoire de la transformation de Saint-Béat et de la folle résistance de Siméon Icart, se retrouve en raccourci toute la mutation récente des montagnes françaises, dans une critique impitoyable de la colonisation des espaces naturels. Sachant éviter le piège de la polémique primaire, il a pu décrire avec justesse et finesse les contradictions du développement du monde alpin, et réhabiliter la poésie, la douceur de la montagne authentique. Ce chef-d’œuvre devrait figurer dans la bibliothèque de tout citoyen attaché à la sauvegarde du patrimoine montagnard.

Sous l’œil des choucas fut sans doute son recueil de dessins le plus lu par les alpinistes. Chacun se souvient de "leur première, comment ils la font, comment ils la racontent". Samivel n’avait guère parlé de ses premières : qui se souvient qu’en 1931 il avait été le premier à remonter les pentes magnifiques de l’Aiguille de la Lex Blanche, au-dessus du glacier de Tré la Tête ? Discret sur ses réalisations, il était un critique acerbe de l’autre extrême, de la médiatisation outrancière et paranoïaque. La petite fleur, là encore, peut-elle être évitée par cet autre mouvement dévastateur ?

En 1990, il avait été sollicité, une fois de plus, pour participer à je ne sais quel congrès sur le thème de "Chamonix et son environnement". Scandalisé par la récupération de la mode verte, il n’avait pas eu de mots assez durs pour dénoncer la bonne conscience de ceux qui, après avoir transformé la montagne en piste de cirque, s’efforçaient d’en utiliser les restes esthétiques à des fins promotionnelles. Je l’avais longuement écouté m’expliquer combien il attachait d’importance à ne pas apporter sa caution à ce genre de manifestation. Encore le char et la petite fleur ?

Lorsque Mountain Wilderness organisa le 22 octobre 1988 son congrès inaugural à Evian, Samivel nous fit l’honneur de présider aux travaux. Il reste associé à cette journée inoubliable, qu’il devait marquer de sa personnalité. Mais il ne se contenta pas d’inaugurer. "Papivel", comme nous l’appelions familièrement, devait garder le contact avec nous jusqu’au bout. Souvenons-nous de ce bel éditorial du bulletin de juin 1991, dans lequel il déclarait Mountain Wilderness "d’utilité publique". Nous nous étions mis d’accord pour qu’il participe à notre projet d’agenda en rédigeant la préface, pour qu’il parraine l’une de nos opérations de contrat avec une commune de montagne. Rien ne nous permettait de penser que ces projets communs pouvaient être remis en cause. Samivel nous apparaissait immortel.

Paul Gayet-Tancrède avait emprunté le pseudonyme de Samivel à Dickens, et plus précisément à Sam Weller, le héros des Aventures de Mr Pickwick. Petit à petit, il a dû se glisser dans la peau des personnages qu’il avait lui-même façonnés. La dernière image qu’il nous laisse ne serait-elle pas celle du Fou d’Edenberg : "la Lance et le Fou, toujours cramponné à sa monture, navigateur partant vers la lune, se détachaient du sol, s’envolaient à des hauteurs bouleversantes..."

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