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Cynorrhodon
© Gonzalo Ossa

Les montagnes sacrées et leur signification pour la préservation environnementale et c

17 févr. 2004

Edwin Bernbaum

Mountain Wilderness - Congrès de Trikala - Avril 1996

Introduction

Les montagnes sacrées mettent en lumière, les facteurs culturels qui influencent profondément la façon dont les personnes perçoivent et traitent l’environnement. Les montagnes les plus hautes et les plus impressionnantes ont une tendance naturelle à être associées aux croyances, aux valeurs les plus hautes et les plus centrales des différentes sociétés de par le monde. Ces valeurs et ces croyances déterminent en grande partie les aspects de la nature que les gens cherchent à exploiter et celles précisément qu’ils sont motivés à protéger. Pour assurer le succès à long terme des politiques de préservation environnementale, celles-ci doivent prendre en considération de tels facteurs culturels et spirituels ; dans le cas contraire elles ne réussiront pas à gagner le soutien des communautés et des individus qui ont le plus grand intérêt à ce que soient protégés ces territoires.

En Général, tout ce que les gens considèrent comme sacré, par exemple une montagne, possède quelque degré de réalité et de valeur ultime. En tant que manifestation de la réalité ultime, celle-ci acquiert un statut spécial qui la place au-delà de l’atteinte des manipulations bassement terrestres. En effet, ce que l’on révère comme étant sacré a une valeur qui la rend digne de protection à n’importe quel prix - une valeur qui, en fait, transcende toute valeur marchande. Si de telles attitudes sont exploitées et prises au sérieux, elles peuvent fonctionner comme des forces puissantes aidant à la préservation de l’intégrité des environnements naturels.

Parmi les différentes sortes de sites naturels sacrés, les montagnes sont celles qui constituent les environnements et écosystèmes les plus divers et les plus complets. Elles incluent les landes arbustives, les forêts, les prairies, les déserts, les toundras, les glaciers, les rivières, les lacs, elles vont des tropiques à l’arctique. En effet, les montagnes possèdent de vastes caractéristiques de paysages naturels qui peuvent être perçues en tant que totalité. Les rivières sont certes plus longues, mais ne peuvent pas être vues d’un unique point de vue sur la terre. En fait, les montagnes fonctionnent comme des microcosmes de l’environnement perçu en tant que totalité. Les montagnes sacrées peuvent par conséquent nous donner quelques-unes unes des meilleures images de ce que les différentes sociétés de la terre révèrent et se sentent fortement motivées à protéger dans les aspects de la nature.

Les peuples des différentes cultures expérimentent généralement la nature sacrée des montagnes à travers les perceptions qu’ils en ont, par exemple la montagne en tant que centre de l’univers ou source de vie. Les différentes expressions de ces vues ou thèmes différencient l’expérience du sacré dans la nature et fournissent l’articulation des différents domaines de recherche et de formulation ders politiques envisagées pour la préservation environnementale et culturelle.

Chaque vue ou thème rapproche les différentes idées et images qui évoquent l’expérience d’une réalité plus profonde cachée dans une montagne considérée comme sacrée. Le processus fonctionne comme la fusion de deux diapositives dans une visionneuse pour déclencher une vive perception de la troisième dimension représentée dans chaque photographie à deux dimensions. Quelque chose de similaire arrive à beaucoup d’entre nous à des moments particuliers, certaines impressions se marient dans notre esprit, et alors la montagne que nous sommes en train de gravir ou de contempler paraît vivre d’une profondeur et d’une intensité si particulières que nous avons de la difficulté à la définir.

Thèmes majeurs

En utilisant des exemples spécifiques, nous allons examiner quelques-uns des thèmes les plus importants et répandus associés aux montagnes. Ces thèmes ont été sélectionnés pour leur potentiel à suggérer des lignes directrices pour la recherche et la formulation des politiques de conservation. D’autres pourraient, et devraient, être choisis pour une exploitation ultérieure. De nombreux thèmes se chevauchent et se recoupent partiellement, suggérant ainsi que nous ne les traitions pas à part en isolant les montagnes les unes des autres.

Nombre de montagnes sacrées sont en tout premier lieu des endroits de puissance. La puissance est souvent considérée comme dangereuse, comme source de crainte que l’on doit traiter avec le plus grand soin et le plus grand respect. Le mont Olympe, par exemple, était considéré par les Ancients grecs comme la demeure effrayante des divinités les plus puissantes. Le chemin qui conduisait à sa cime était gardé par des portes de nuages et d’obscurités ouvertes et fermées par les déesses du temps, à qui étaient confiées la protection de la montagne sacrée.

 

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Le mont Olympe - © F. Labande

Dans le passé les guerriers Maoris traversant le plateau surplombé par le mont Tongariro en Nouvelle-Zélande détournaient leurs regards du sommet, de crainte de provoquer une tempête de neige éblouissante (Yoom 1986). Les conceptions maoris du mana des montagnes tapu telles que Tongariro soulignent la pure puissance d’une montagne sacrée qui la rend interdite aux humains ordinaires.

La puissance des montagnes peut prendre plusieurs aspects. Les cinq y ?ech ou principales montagnes sacrées de la Chine, en particulier le massif des Taï Shan, consacrent religieusement l’autorité politique de l’empereur permettant à ce dernier de régner sur les quatre régions de son empire, soutenu par le mandat du Ciel (Chavannes 1910). De fréquents orages transforment des pics déchiquetés de l’Olympe en une toile de fond dramatique où se déploie de façon éclatante la puissance de Zeus qui règne divinement sur les Dieux et Déesses du tonnerre et de la foudre. La lave en fusion du Kilaunea à Hawaï incarne, pour de nombreux hawaïens l’énergie ardente et créatrice autant que destructrice de la déesse du volcan Pele. Comme le démontrent les exemples de l’Olympe et du Kilauea, la puissance d’une montagne sacrée peut être à la fois naturelle et surnaturelle.

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Le mont Kailas - © E. Bernbaum

 

Un autre thème largement répandu est celui de la montagne en tant que centre de l’univers. Delphes, sur les pentes du mont Parnasse était le site du l’Omphalos ou nombril du monde chez les anciens grecs. Un grand nombre de montagnes asiatiques, tels le mont Kailas au Tibet et le Gunung Agung à Bali, se modèlent sur le mythique mont Meru ou Sumeru, qui est l’axe cosmique autour duquel s’organise dans la cosmologie Hindoue ou Bouddhiste.

En tant que fragment de Meru transporté là par les dieux, le Gunung Angung fournit aux balinais leur sens de l’orientation géographique et psychologique - tout sur l’île existe et trouve sa place en relation avec le volcan (Covarrubias 1946).

Beaucoup de montagnes en Asie orientale, au Japon en particulier sont considérées comme le centre de mandalas, qui sont des espaces circulaires et des lieux de divins utilisés dans la méditation bouddhiste. Certains, comme les monts Koya et Omine, sont traités comme des mandalas eux-mêmes, leurs pics, arbres et autres caractéristiques naturelles étant considérées comme faisant partie d’un cercle sacré représentant l’espace divin d’une divinité visualisée avec qui la personne méditant s’identifie (Bernbaum 1990). Dans un article provoquant, Allan Grapard (1982) rétorque que durant la période menant à la deuxième guerre mondiale, de telles mandalas se répandirent depuis les montagnes sacrées pour engloutir le paysage environnant, et transformer le japon tout en entier en une nation divine aux yeux de son peuple.

Les cultures tendant à considérer les montagnes comme sources de bénédiction - et plus particulièrement quand il s’agit de l’eau, de la fertilité, de la vie et de la guérison. Des montagnes telles que l’Ausangate au Pérou, Tlaloc au Mexique et les pics de San Francisco en Arizona sont révérés en tant que demeures des divinités aquatiques. Il en est de même pour les sources et les réservoirs d’eau dont dépendent les sociétés pour leur bien-être et leur existence (Reinhard 1985). En période de sécheresse, la région modernisée de Kikuyu au Kenya, continue d’avoir recours à des traditions pré-chrétiennes et les populations se tournent vers le mont Kenya pour implorer Ngai, le dieu de la pluie. Pour la plupart des femmes d’un certain âge, faire l’ascension du Taï Shan, pour y faire des offrandes, assure à leurs belles filles d’éviter l’infertilité (Bernbaum 1990).

C’est une routine pour les femmes chamans au Japon et en Corée de gravir les montagnes sacrées et de s’y charger de puissances guérissantes et de se livrer à des rituels pour leurs patients (Blaker 1975 ; Kendall 1985). Le chef spirituel guérisseur de la tribu Winun, en Californie septentrionale sent qu’elle obtient son pouvoir de guérisseuse du mont Shasta, et en particulier d’une source située dans une prairie intacte et virginale, hélas menacée par un projet de station de ski. Les chanteurs traditionnels ou les hommes de médecine s’en vont vers les quatre montagnes sacrées du territoire Navajo, au sud-ouest des Etats Unis pour obtenir des herbes médicinales et des galets ; ils invoquent aussi ces montagnes dans des rituels et des peintures sur le sable, destinés à rendre santé et équilibre à une personne malade (Bernbaum 1990).

Un autre thème majeur est celui des montagnes en tant qu’ancêtres divins et séjour des morts, souvent évoqués dans les mythes originels. Ainsi, le mont Koya possède t’il l’un des cimetières les plus impressionnants du Japon. Les populations d’Afrique orientale enterrent traditionnellement leurs morts face à des pics sacrés comme le Kilimandjaro ou le mont Kenya. La plupart des pics principaux de la Nouvelle-Zélande y compris l’Aoraki ou le mot Cook, sont révérés en tant qu’ancêtres des maoris qui arrivèrent dans les îles du nord et du sud dans les pirogues de migration (Orbell 1985). Selon le mythe originel du peuple coréen, ceux-ci sont les descendants de l’union d’un dieu céleste et d’une femme ours sur la montagne sacrée de Paekdu (Henthorn 1971).

En tant qu’ancêtres divins et lieux d’origine, un grand nombre de montagnes fournissent aux différentes sociétés le sens de leur identité communautaire. L’un des exemples les plus dramatiques de montagne sacrée maintenant les liens d’un peuple et le mont Kaata dans les Andes de Bolivie. Joseph Bastien (1978) a montré comment la métamorphose de la Kaata en tant que corps humain unit les différentes communautés qui vivent sur ses pentes, en une unité organique qui a été capable de résister à toutes les tentatives pour la briser et la morceler en subdivisions administratives plus petites. Lors de rassemblements intertribaux, les Maoris s’identifient tout d’abord en nommant leur montagne tribale, puis leur rivière ou leur lac et enfin leur chef (Yoon 1986). Pour les anciens grecs, le mont Olympe représentait la communauté divine des dieux les plus importants connus sous le nom d’Olympiens à cause de leur résidence sur le pic sacré.

Le dernier thème à considérer est celui de la montagne en tant que lieu de révélation spirituelle et de transformation. Le mont Sinaï occupe une position particulièrement marquante dans l’ancien testament, comme étant le site impressionnant où Dieu révèle la Torah, enseignement de base du judaïsme et les dix commandements, qui sont la base de la loi et l’éthique de la civilisation occidentale. Dans le nouveau testament, jésus est transfiguré sur une montagne - généralement identifiée par le mont Tabor - et se révèle être ici le fils de Dieu. Les pèlerins bouddhistes qui se rendent à Wutai Shan en Chine, s’attachent à voir des manifestations de Manjushri, le Bodhisattva de la sagesse, qui peut leur apparaître sous la forme d’un dragon, d’un prince assis sur un lion ou sous la forme d’une boule de feu (Birnbaum 1986).

En Chine et au Japon les montagnes sont considérées comme des lieux idéaux pour la méditation et la transformation spirituelle que l’expression chinoise voulant dire "se lancer dans la religion" se traduit par "entrer dans les montagnes" (Demiéville 1965). Hua Shan, le pic le plus spectaculaire parmi les cinq pics sacrés de Chine, était le lieu favori des ermites taoïstes désireux d’accéder à l’immortalité. En Amérique du Nord, les Indiens des plaines de diverses tribus recherchent des endroits élevés, en quête de révélations qui leur donnent un pouvoir spirituel et déterminent la direction que doivent prendre leurs existences.

Ici, en Grèce, les monastères et les ermitages du mont Athos ont pour fonction originelle de fournir un environnement qui les conduit à poursuivre la route de la foi orthodoxe de la purification spirituelle et de l’illumination. Le moine ou ermite qui suit cette voix jusqu’à son but se trouve transformé... - selon les termes de Saint Symeon, cité par Bernbaum 1990 -

"... en un être qui est pur et libéré de ce monde
et il s’entretient continuellement avec Dieu seul ;
Il le voit et il est un, il l’aime et en est aimé
et il devient une lumière plus éclatante que les mots ne peuvent l’exprimer".

Beaucoup de personnes, aussi bien traditionalistes que modernes, recherchent les montagnes comme étant des lieux d’inspiration artistique et de renouveau spirituel. Le Huaang Shan, le mont Fuji et les montagnes de Diamant continuent d’inspirer les artistes et les poètes en Chine, au Japon et en Corée. L’intérêt qu’offraient les Alpes pour des raisons scientifiques, artistiques et de techniques d’escalade se développa quand les philosophes et les poètes tels que Rousseau, Goethe et Shelley se mirent à chanter les louanges de ces lieux qui exaltaient des sentiments d’élévation spirituelle (Bernbaum 1990). Inspirés par les idées et les sentiments de tels écrivains, beaucoup d’européens se rendent aujourd’hui en masse dans des montagnes telles que les Alpes, les Pyrénées et le Pinde à la recherche de renouveau spirituel qu’offraient des passages empreints de la puissance transcendante et du mystère qui manquaient à leurs vies de tous les jours.

Aux Etats Unis, John Muir, personnalité essentielle dans la genèse du mouvement environnemental moderne, fonda la Sierra Nevada comme lieu où les gens pourraient aller se ressourcer spirituellement. De telles motivations continuent d’inspirer et de stimuler le mouvement environnemental aujourd’hui.

Implications sur les politiques à mener

Ces thèmes ont un grand nombre d’implications sur les politiques à adopter en ce qui concerne la préservation environnementale et culturelle. De façon à développer les grandes lignes de conduite nécessaires à de telles politiques, il nous faut examiner les significations spécifiques de ces thèmes dans leurs contextes particuliers. Le même thème pouvant avoir différentes implications pour diverses montagnes dans diverses cultures.

Il est aussi important de noter que beaucoup de cultures tirent leur vitalité et leur cohésion de la relation qu’elles entretiennent avec les montagnes et autres caractéristiques sacrées du paysage. Détruire ce qui fait la sacralité de tel ou tel site peut miner une culture, avec pour résultats des impacts sociaux, économiques et environnementaux tandis que la société s’écroule et que les contrôles traditionnels cessent de s’exercer.

Ce dernier point fait ressortir le rôle important de ceux qui échafaudent ces politiques. Derrière les impacts de la modernisation, l’afflux des forces extérieures et la croissance de la population, beaucoup de croyances traditionnelles et de pratiques qui auraient été extrêmement efficaces pour la pratique de l’environnement se voient maintenant subrogées. Il est absolument nécessaire pour ceux qui échafaudent ces politiques de travailler aux côtés des communautés locales pour soutenir et revitaliser ces contrôles et les adapter aux circonstances nouvelles. Une prise de conscience des thèmes que nous avons survolés et leurs implications peuvent aider à guider ce processus.

La puissance perçue d’une montagne provient fréquemment de la communauté qui la tient pour sacrée. S’il apparaît que des mesures de conservation ou de développement affaiblissent cette puissance, ces mesures peuvent avoir des conséquences négatives. Dans le cas d’une montagne révérée en tant que lieu de danger, une politique conçue pour éviter de telles conséquences pourra intentionnellement rendre difficile l’accès à ses pentes supérieures de façon à renforcer l’aspect mystique de la montagne, particulièrement si son ascension n’est pas quelque chose de traditionnel. Les responsables pourront aussi désirer vouloir éviter d’effectuer des plantations pour laisser telles quelles des zones rocheuses ou d’autres zones où la vie sauvage et la végétation sont naturellement absentes.

La puissance de beaucoup de montagnes vient de la présence perçue des divinités, souvent regardées comme protectrices des communautés locales. L’iconographie et la mythologie de ces divinités montagnardes peuvent fournir d’importantes indications dans la formulation des politiques adoptées pour la conservation. Par exemple, si une divinité apparaît en association avec certains animaux domestiques, on autorisera ceux-ci à paître sur les pentes de cette montagne sacrée.

La non prise en compte de ces éléments peut altérer la communauté locale et créer des problèmes. Les sherpas du Parc national de Sagarmatha au Népal croient que les chèvres, les yaks et les moutons sont sous la protection spéciale de Khumbu Yul Lha, divinité protectrice de la région de Khumbu. Cela les mit en fureur quand le parc, en 1983, interdit le pâturage des chèvres sur les versants de cette montagne sacrée du dieu Khumbila. Certains d’entre eux craignaient que cette action offensât la divinité et amène le malheur sur les troupeaux de yacks, base de leur survie économique (Stevens 1993). Une plus grande sensibilité de la part de ceux qui gèrent les parcs, en permettant, par exemple, aux chèvres de pâturer à certains endroits où les menaces pour l’environnement sont moins fortes, aurait évité de faire naître la suspicion, les reproches et obstacles qui surgissent généralement lorsqu’on veut créer une zone protégée.

De nombreuses divinités montagnardes apparaissent sous forme d’animaux sauvages particuliers, et ce sont souvent des protecteurs de ces montagnes : tout cela renforce l’association d’idées que se font les gens de la nécessité de protéger ces animaux. Les vigognes sont considérées comme le bétail domestique ou apus des divinités montagnardes des Andes péruviennes. Des lois nationales protégeant ces animaux ont aidé à renforcer les interdictions traditionnelles de les chasser, ainsi que d’autres espèces, ceci étant basé sur la crainte d’offenser leurs protecteurs divins (Bernbaum 1990).

Des relations analogues existent également en ce qui concerne les plantes. Les montagnes sacrées des Daï de la Chine du sud-ouest comprennent des îlots de biodiversité d’une grande valeur, ceux-ci ont été préservés grâce à la croyance que toutes les plantes et tous les animaux qu’on y trouve sont les compagnons de dieux et de leurs jardins. Les pratiques traditionnelles qui ont maintenant besoin de renforcements face aux agressions modernes ont jusqu’à présent empêché cueillette, chasse, la coupe de bois et culture sur ces montagnes sacrées (Pei 1993).

La perception des montagnes sacrées en tant que centre joue un rôle important pour maintenir solidaires les communautés. Pour empêcher de telles communautés de s’écrouler, on peut avoir recours à certaines politiques de protection et même renforcer les caractéristiques naturelles et qui sont le fait de l’homme pour faire ressortir le symbolisme d’une montagne sacrée en tant que centre. Ces mesures peuvent inclure des actions telles que le gel de terrains non développés autour du pic ou préserver les points de vue sur ces montagnes à partir de lieux importants tels que des temples ou les mausolées.

Les politiques conservatrices devraient réactiver les motivations et les pratiques qu’ont déjà les populations pour préserver les montagnes en tant que sources sacrées d’eau, de fertilité, de vie et de guérison. Les sherpas évitent de polluer les sources des montagnes des montagnes de peur que le lu ou serpent divin qui vit dans l’eau n’inflige la lèpre aux habitants locaux. Plutôt que d’essayer de persuader ceux-ci que les bactéries et non les dieux sont générateurs de maladies, il serait plus respectueux et somme toute plus efficace de les encourager à considérer simultanément les deux aspects de la question, appliquant tantôt l’une, tantôt l’autre méthode de façon à parvenir au but qui est la sauvegarde de l’approvisionnement en eau. Ceci n’est pas contradictoire : les croyances traditionnelles peuvent aider à faire accepter des arguments selon lesquels les entités spirituelles peuvent agir par l’intermédiaire de bactéries comme étant leurs agents matériels du monde physique.

Dans le cas d’une communauté considérant une montagne comme étant l’habitat des morts, les politiques de conservation devraient être formulées de façon à encourager ses membres à traiter cette montagne comme n’importe quel cimetière contenant la sépulture de leurs parents. De même que l’abattage des arbres ou le surpâturage seraient pour certaines cultures la profanation d’un cimetière, de même une montagne pourrait être considérée comme profanée si l’on s’y livrait aux même actes, on outragerait l’esprit des ancêtres dont dépendent le bien-être et les bénédictions dont bénéficie le peuple. La présence d’un cimetière long d’1,5 km sur le mont Koya au japon a permis la préservation d’une magnifique forêt de cèdres géants (Bernbaum 1990).

Les directeurs de parcs et de zones protégées peuvent travailler avec les communautés locales afin de préserver les montagnes sacrées - ainsi que leur environnement - comme étant des symboles d’identité communautaire et tribal. Pendant la seconde moitié du 19e siècle, les Européens de Nouvelle-Zélande commençaient à acheter des morceaux de terrains pour avoir une activité d’élevage ovine sur Tongariro, la montagne sacrée de Ngati Tuwharetoa. De façon à préserver l’entité de la montagne et l’intégrité et la puissance de la tribu, un conseiller européen proposa au grand chef, Horonuku Te Heuheu Tukino IV, de céder Tongariro à la Couronne en tant que parc national pour le bénéfice de tous. Ce qu’il fit en 1887, et Tongariro devient le 1er parc naturel néo-zélandais et le quatrième du monde (Lucas 1993).

Le dernier thème à prendre en considération, celui des montagnes comme lieu de révélation et de transformation, est celui qui a les implications les plus importantes avec le tourisme. Beaucoup de gens, des pèlerins aux touristes, vont rechercher dans les montagnes le renouveau spirituel et l’inspiration. Leur présence en grand nombre interféra t’elle avec la pratique des rituels religieux et la méditation pratiquée par les indigènes, aussi bien que sur la qualité de leur propre expérience ? Sur des montagnes où l’inspiration et le renouveau viennent de la contemplation tranquille dans un environnement vierge, la réponse est oui. Soit les visiteurs seront encouragés à marcher tranquillement et à laisser peu de traces de leur passage, soit des restrictions, dans le cas contraire seront apportées afin de limiter leurs allées et venues. Sur d’autres sommets où l’inspiration et le renouveau viennent traditionnellement d’activités différentes, tels les pèlerinages, cela ne sera pas alors un grand problème.

Dans certains cas, plutôt qu’une toile de fond virginale, un temple construit par l’homme peut mettre en valeur l’expérience spirituelle de la montagne et aider à préserver son environnement. Dans la région montagnarde népalaise du Khumbu, près du mont Everest, les bosquets sacrés autour des monastères et des temples ont été davantage préservés que les forêts protégées par le gouvernement du Népal et le parc national Sagarmatha (Stevens 1993). Une politique efficace pour les administrations des parcs pourrait peut-être consister en l’identification des sites sacrés dans les zones forestières qui ont besoin de protection et à sponsoriser la construction de nouveaux mausolées et rénover les lieux à proximité de ces endroits, encourageant ainsi les chefs religieux locaux à déclarer sacrées les forêts environnantes.

Beaucoup de parcs et de régions montagnardes sauvages non modifiées par l’homme ont été mis de côté dans des buts de protection parce que les sociétés modernes ont lis en elles des valeurs culturelles et spirituelles - des valeurs qui ont souvent plus de poids que les considérations économiques et politiques - de façon à maintenir et à cultiver cette importante source d’aide, les directeurs de parcs ont besoin d’adopter des politiques qui renforcent, et non pas qui affaiblissent, de telles valeurs. En Amérique du Nord, il est devenu pratique courante pour les parcs que d’avoir des compagnies privées gestionnaires des réservations de campings - et même des permis de pénétrer en zone de wilderness. Bien que cela ne paraisse pas rentable à cours terme, il paraît préférable que les parcs effectuent cette fonction eux-mêmes. S’assurer de tels services par l’intermédiaire d’agences commerciales peut rebuter le public en transformant les parcs en théâtre d’amusements, en parcs d’attraction cessant de symboliser les qualités naturelles qui inspirent le sens du renouveau. En contrepartie, les visiteurs ayant directement affaire aux rangers auront le sentiment que leur argent sert une bonne cause et auront l’impression de s’impliquer davantage ; ils se sentiront plus tenté de soutenir les parcs, économiquement et politiquement.

Si l’on prend l’Europe pour exemple, les agences gouvernementales et les communautés locales ont besoin de réaliser que c’est dans leur intérêt économique et écologique de limiter et même d’éliminer beaucoup de remontées mécaniques et de téléphériques qui gâchent les versants des montagnes dans les chaînes telles que les alpes et le Pinde. La vision de ces structures artificielles dans des sites normalement vierges et inaccessibles ne permet plus l’expérience spirituelle de la nature libre et sans entrave qui etait la démarche originelle des visiteurs venus dans ces montagnes. Cette altération les fera peut-être bien fuir ce qui, en fin de compte, provoquera une perte de revenus, une dégradation de la qualité de la vie pour tous, y compris les locaux.

Conclusion

J’aimerai conclure avec un exemple de projet sur lequel je travaille, et qui montre la marche à suivre, en développant des lignes de conduite spécifiques pour la réalisation de plusieurs idées développées ci-dessus. Le projet en question met l’accent sur les résultats d’un programme innovant qui a inspiré de façon positive les pèlerins en leur faisant reboiser les versants dénudés des environs de Babrinath, centre de pèlerinage majeur dans l’Himalaya.

En 1993, le professeur A.N. Purohit, spécialiste en biologie végétale et directeur de l’Institut britannique d’environnement et de développement dans l’Himalaya, visita Badrinath et remarqua combien les versants étaient dénudés aux alentours, principalement à cause de la venue annuelle de 350000 pèlerins. Purohit décida de voir si le grand chef du temple userait de son autorité religieuse pour encourager les pèlerins à planter des arbres et à participer ainsi à la restauration du site.

 

 

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Pélerins au temple de Badrinath - © E. Bernbaum

 

Après avoir fait des offrandes an tant que pèlerin lui-même, il suggéra cette idée au chef suprême, disant que l’Institut fournirait les jeunes plants. Le grand prêtre se montra vivement intéressé et fixa une date pour le début des travaux. Puhorit apporta 20000 plants fournis par l’Institut et les déposa en rangées à l’extérieur du temple. Lorsque les pèlerins firent des offrandes, le grand prêtre prononça un discours inspiré mettent en relief les croyances religieuses à propos de l’importance spirituelle des arbres dans l’Himalaya sacré, faisant ressurgir les mythes hindous et bouddhistes les plus importants. Il conclut en encourageant les pèlerins d’effectuer un acte de dévotion religieuse en plantant les jeunes pousses sur les pentes. Tout le monde se précipita et les 20000 plants furent plantés, tout le monde en bénéficia, les pèlerins reçurent des bénédictions, la réputation du grand prêtre monta en flèche et le reboisement avait commencé.

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Bénédiction des plants
© E. Bernbaum

 

Purohit installa des panneaux demandant aux pèlerins de faire des dons destinés à entretenir les plantations. Ils répondirent généreusement. Badrinath, tout comme d’autres lieux de pèlerinage en Inde, a une foule de mendiants. Puhorit senti que si le comité du temple offrait de l’argent aux mendiants, en plus de la nourriture habituelle, ceux-ci pourraient alors choisir de surveiller les plantations. A sa grande surprise, tous les mendiants participèrent, les bénédictions les intéressaient tout autant que les nourritures terrestres.
Et comme les plantations avaient été effectuées comme un acte religieux - à l’inverse des reboisements ultérieurs, travail de l’armée indienne - les gens les respectèrent ; un grand nombre de ces plants survécut et produisit des arbres viables. En juin 1995 fut effectuée une autre plantation pour accroître la surface de reboisement et planter d’autres espèces afin de préserver la biodiversité de la région.

Je travaille en ce moment à l’Institut montagnard et à l’Institut britannique Pant et en relation avec le centre de recherche de physiologie des plantes d’altitude de l’université de Garhwal, pour développer un projet cherchant à vulgariser le travail effectué à Badrinath. Il s’agit de définir les grandes lignes directrices dessinées afin de répéter ce succès dans d’autres régions, d’étendre cette approche à d’autres régions, d’étendre cette approche à d’autres mesures de conservation et de restauration, telles que le ramassage des ordures et la dissémination des semences et d’opérer une éducation environnementale auprès des pèlerins, qui les propageaient ensuite dans leurs communautés d’origine.

La plantation d’arbres à Badrinath a donc été un succès. Elle montre comment la science et la religion peuvent coopérer pour le bénéfice de l’environnement et la préservation des valeurs spirituelles. Les résultats concrets du programme fournissent une source inestimable d’informations et de guides pratiques pour une restauration culturellement viable, pour des projets de conservation non seulement dans les chaînes himalayennes, mais également dans d’autres parties du monde, où sites sacrés et pèlerinages sont importants.

Pour beaucoup de personnes, qu’elles soient modernes ou traditionnelles, l’environnement n’est pas exclusivement constitué du milieu naturel. Il inclut les aspects culturels et spirituels qui lui donnent tout son sens - c’est une source de vie au sens le plus profond et le plus large du terme. Les gens qui vont rituellement chercher de l’eau, par exemple, dans une montagne sacrée, ne voient pas l’eau et la montagne comme de simples éléments physiques d’un écosystème qui leur est nécessaire pour faire pousser leurs récoltes. Ils se la représentent comme des composants essentiels d’un plus vaste système de signification, des expressions d’une réalité plus profonde qui les soutient spirituellement, culturellement et pas simplement physiquement.

Un examen du rôle et de la signification des montagnes sacrées suggère que nous adoptions des vues plus larges et plus profondes en ce qui concerne la conservation environnementale et le développement durable. Les décideurs doivent mettre en place des politiques qui prennent en compte les aspects culturels et spirituels, tout autant que ceux économiques et écologiques. Si l’on replante des arbres, les coupes à blanc peuvent se justifier d’un point de vue économique, mais alors la biodiversité de la forêt sera perdue. De même, les mesures prises pour préserver exclusivement le milieu naturel sans se préoccuper de ce qu’il incarne, peut anéantir l’esprit qui émane d’un lieu, détruisant sa valeur pour le peuple pour qui elle est importante.

Le Pic sacré de Nilkanth
au-dessus de Badrinath
© E. Bernbaum

 

 

 

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Références

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A lire également sur ce sujet :
Montagnes sacrées et protection de l’environnement : les actes d’un workshop organisé par Edwin Bernbaum du Mountain Institute, également garant international de MW (en anglais).

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