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Cynorrhodon
© Gonzalo Ossa

Mont-Blanc : quelle vallée habiterons–nous demain ?

25 oct. 2006

10 novembre 2006. 20 h. Salle des Allobroges à Cluses.
Mountain Wilderness et la section de Cluses de la Fédération Française des Clubs Alpins s’associent pour une soirée-débat autour du diaporama de François Labande, « Sauver la montagne », avec une préoccupation centrale : quelle vallée habiterons–nous demain ?

Les uns ne jurent que par vieux bois, balcons ajourés, toits tavillonnés et balconnières fleuries. Les autres veulent brûler les « 
coucous suisses » (1) et tout ce qui relève du pastiche d’une habitation montagnarde idéalisée, fruit d’un imaginaire collectif ignorant des particularismes nés de la pente, de l’exposition, des traditions et des ressources locales... Ceux-là ne jurent que par techniques et
matériaux nouveaux, formes et volumes contemporains, au risque possible d’oublier que l’unité du patrimoine architectural est aussi l’un des ciments d’une région.
Il est vrai, Jean–François Lyon–Caen (2) nous l’a brillamment démontré à Megève, ce 15 septembre, « les montagnes sont des territoires d’inventions » et la question d’une architecture pérenne, figée diront certains, par opposition à une architecture diversifiée et évolutive, se trouve posée avec acuité en Vallée de l’Arve.
Certains proposent de limiter l’urbanisation en interdisant l’accès à la propriété de résidences secondaires par des non nationaux ou en réduisant l’offre de terrains constructibles ce qui, bien sûr, a l’effet pervers de renchérir le prix du foncier et de transformer le maire de la commune en arbitre des bonnes ou mauvaises fortunes, exercice risqué s’il en est.

 

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D’autres encore, sous couvert du respect des libertés individuelles, n’entendent point sacrifier sur l’autel de la protection environnementale en abandonnant leur droit à construire et le choix du lieu de leur habitation.

Face à un flux migratoire positif constant depuis les années 1960 –dynamisme économique et pression du Genevois obligent-, la
vallée accueille chaque année de nouveaux habitants pour qui nos montagnes ne sont pas forcément un territoire « particulier ». Le bassin clusien possède une population issue de l’immigration dont le taux est comparable à nombre de grandes banlieues tandis que la haute-vallée voit des acheteurs immobiliers issus à 70 %, nous dit–on, de l’étranger. Le nombre d’habitants au kilomètre carré, rapporté à la surface réellement habitable, révèle des densités qui dépassent fréquemment les 300, nombre significatif d’un environnement en voie d’urbanisation. Des besoins (des exigences ?) nouveaux se font jour qui sont plus l’expression d’une population citadine diversifiée que d’une population rurale et montagnarde. L’unité relative des activités humaines jusqu’au milieu du 20e siècle a cédé la place à une zone économique et à un peuplement dont le centre est à la fois partout et nulle part. Une stratification sociale de l’espace se fait jour : les « petites mains » des stations se regroupent en fond de vallée, seuls les très hauts revenus pouvant se maintenir durablement sur les hautes terre (Megève, Les Contamines Montjoie, Chamonix, perdent des habitants permanents).

Cluses, capitale du décolletage. Chamonix, capitale de l’alpinisme. Sallanches, la commerçante. Bonneville, l’administrative. Autant de clichés qui ont vécu. Autour des ces pôles historiques –industrie, tourisme, judiciaire et administratif– de nouvelles activités irradient : commerces et services principalement, tous grands dévoreurs d’espace au détriment d’une agriculture moribonde Sur les pentes du Môle, de la Pointe d’Andey, le coteau de Thyez, le plateau d’Evires, ailleurs encore, la forêt ne parvient plus à cacher ses hectares malades. Les déplacements individuels connaissent un essor spectaculaire. Il est loin le temps où le rythme immuable des saisons ponctuait celui des travaux. L’hiver n’est plus une contrainte. On habite à Chedde ou au Reposoir, on travaille à Marnaz ou Annemasse, quel que soit le temps. La RN 205 rétrograde au statut de simple avenue, avec ses rond–points et ses bouchons ponctuels aux heures de pointe, tandis que le réseau secondaire sature, effet du mitage de la plaine et des coteaux. La pollution atmosphérique, en particulier hivernale, lors des habituelles inversions de température propres aux vallées alpines, ne peut plus être ignorée.

Dans ce contexte où, pour reprendre l’image de l’ethnologue, Pascal Dibie (3), « les villages se sont dissous dans la ville », continuerons–nous à exister en tant que population montagnarde, quelle communauté de destin nous liera–t–elle, quel visage aura notre vallée, que seront nos futurs terrains de jeux ?
Nos espaces de liberté se transformeront–ils en espaces de loisirs pour citadins avec des bouquetins plus dociles que des chèvres, des plantes alpines sous la garde de jardiniers assermentés, des gypaètes nourris de mains humaines et des guichetiers au départ des courses alpines ?
Entre muséification et oubli du passé, quelle troisième voie serons – nous capables d’inventer ?
Tant il est vrai un sommet ne peut se concevoir sans les vallées qui l’entourent, ni Mountain Wilderness ni le CAF ne pouvaient éviter le questionnement.

C’est pourquoi, pour nous aider à déchiffrer cette nouvelle carte complexe, Isabelle Madesclaire, urbaniste, maître de conférences à l’Université de Paris VIII, nous présentera, avant le débat, un court exposé sur le sujet : « Métropolisation en cours de la Vallée de l’Arve – Raisons et perspectives ». Valérie Aumage, guide de haute–montagne et garante de Mountain Wilderness, nous entretiendra de sa place au sein d’une corporation en pleine évolution. Pascal Payot, agriculteur et accompagnateur en moyenne montagne, nous parlera plus particulièrement de la faune en période hivernale mais aussi de son expérience de double-actif. Enfin, Sylvain Coutterand, doctorant à l’Edylem–CNRS–Université de Savoie, nous brossera un tableau de nos montagnes à l’épreuve du réchauffement climatique.
Voici qui promet d’être passionnant.

Michel Roux – Délégué Vallée de l’Arve

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(1) Magazine L’ Alpe. N° 28. Page 56. Christophe Faure, rédacteur en chef de Maisons et Bois International : « Il faut brûler les coucous suisses ».
(2) Journées du patrimoine. 15 septembre 2006. Megève. « Montagnes, territoires d’inventions ». Ecole supérieure d’architecture de Grenoble. Sous la direction de Jean–François Lyon–Caen. Novembre 2003. Diffusion Colibri, 38170 Seyssinet–Pariset.
(3) Pascal Dibie. Le village métamorphosé. Editions Plon. Collection Terre Humaine. 2006.

A lire, en bibliothèques car épuisé, l’ouvrage de Jean Paul Brusson, architecte : « Sallanches, hier, aujourd’hui, demain. » 1980. Editions du FJEP, Sallanches. Pour comprendre, avec le recul, ce qui a été raté, en particulier la notion d’éco-village qui se faisait jour à l’époque.

A voir, pour mieux comprendre les montagnes, Le Musée des Alpes, Fort de Bard, Vallée d’Aoste. Ouvert depuis le début 2006 dans l’ancienne forteresse des Savoie, le musée propose un exceptionnel parcours à travers les Alpes et au long du temps, invitant « à regarder plus loin, au–delà de l’image idyllique qui nous est proposée pour les Alpes, dépasser les stéréotypes que nous véhiculons involontairement, effacer les apparences et les simplifications qui n’aident pas à les comprendre –et par conséquent à les aimer et à les vivre– pour ce qu’elles sont. La seule façon peut–être pour imaginer un avenir pour les Alpes. Meilleur si possible » (extrait du guide du musée).

 

http://www.fortedibard.it/image

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