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Cynorrhodon
© Gonzalo Ossa

Où y’a d’la neige, y’a pas d’plaisir ?

1er mars 2009

de André Miquet (Université de Savoie / CPNS)
La faune de montagne s’est adaptée aux hivers rudes et enneigés, en composant avec des conditions difficiles de nourriture, climat, prédation, reproduction. Pour ce faire, elle a mis au point des rythmes d’activité et des zones d’hivernage souvent extrêmement précis, où chaque écart comporte un risque de déséquilibre. Dans ce contexte, toute pression humaine est en trop ...
Dérangement : impacts directs et indirects
Un dérangement peut déclencher une cascade d’impacts, plus ou moins décelables et plus ou moins graves.

  • Stress : ce terme un peu fourre tout commence juste à être mesuré scientifiquement (émission et dosage des « hormones de stress ») ; ceci éclairera sans doute ce phénomène qui amplifie les impacts physiologiques et comportementaux ci-dessous.
  • dépense d’énergie : l’envol d’un tétras en léthargie ou la fuite d’un lièvre ou chamois dans de la neige profonde, constitue un gaspillage là où la nature impose au contraire une économie maximum ... tout ceci se paiera soit par une survie, soit par un succès de reproduction amoindri au printemps suivant ...
  • comportement aberrant : la peur est mauvaise conseillère, et la fuite occasionne des collisions dans les câbles, ou des refuges dans des zones risquées (prédation par exemple), normalement évitées.
  • milieu sub-optimal : à force de dérangement, les milieux optimaux au plan écologique (pour cause de microclimat ou de nourriture favorables) pourront être désertés au profit d’autres, moins favorables. Avec là encore un coût ...

Habituation ou ensauvagement ?
On a parfois des observations d’animaux étonnamment « placides », « indifférents », « tolérants » ... Attention, l’interprétation de tels comportements est parfois très difficile ; il n’en reste pas moins vrai que selon les conditions, la faune peut plus ou moins s’habituer ... ou au contraire devenir de plus en plus sensible.
Les conditions d’une « habituation » :

  • première règle, une présence humaine est d’autant mieux tolérée qu’elle est prévisible, maître mot en matière de cohabitation homme / faune sauvage. D’où ces tétras « regardant passer les skieurs » avant la mode du hors-piste, et d’où le drame des ballades en raquettes ou descente de ski de randonnée diffuses. Un dameuse dérange moins qu’un promeneur, et des tétras peuvent regarder défiler le télésiège au dessus d’eux si leur site d’hivernage reste non skié !
  • ensuite, la pression opérée par la chasse est doublement néfaste pour l’habituation : d’abord en effarouchant les individus, mais aussi en éliminant les plus « confiants » au profit des plus « peureux ».

Les difficultés d’interprétation :

  • un animal immobile peut être un animal qui stresse : on a démontré une trachycardie extrême chez une poule de lagopède extérieurement « inerte » ; en Vanoise, des bouquetins ont vu défiler « sans broncher » des flots de photographes, avant de déserter le site après quelques mois, pour se réfugier dans d’autres secteurs moins favorables.
  • un animal qui revient peut être un animal dépendant : des tétras qui reviennent avec ténacité toujours dans le même bosquet d’où ils sont pourtant chassés presque chaque jour ... parce que ce sont les seuls bouleaux à 1 km à la ronde ! Dans une pessière, les pins, bouleaux, aulnes ou sorbiers sont les seules sources de nourriture valable ...
  • un animal qui mange peut traduire un déséquilibre : pour un tétras chassé de son igloo qui se met à se nourrir, il ne s’agit en rien d’un « repas supplémentaire » : aiguilles et bourgeons sont si longs à digérer, qu’il ne pourra y avoir de repas du soir ! Et ces chamois qui se réfugient « sans problème » dans un pré déneigé, en fait ils épuisent la ressource qu’ils auraient normalement utilisée au printemps ...

Alors, pour qu’ils vivent heureux, vivons cachés ?
Que retenir de tout cela ? Pas que l’homme doit s’exclure de la nature en hiver, mais qu’il doit agir en toute conscience des effets de ses actes. Et donc s’intéresser à la faune qui l’entoure, mais en se souvenant de sa fragilité et de la complexité de la vie sauvage. Et renoncer à « voir la bête » en apprenant à profiter des traces de lièvre, martes, chamois ou gélinottes traversant les itinéraires balisés ; plutôt que les repousser sans trève de plus en plus loin, dans l’espoir d’observer le plus souvent leur fuite éperdue vers un avenir incertain...
 

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