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Cynorrhodon
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White Wilderness

9 déc. 2003

par Reinhold Messner, garant international de Mountain Wilderness

Ce texte constitue la préface du livre "Free K2 ; la prima avventura in soccorso delle grandi montagne della terra" (Carsa Edizioni, 1991) ; il a également paru sous ce titre dans les annales 1990 du GHM.

Le mot anglais "wilderness" est difficilement traduisible dans une autre langue. Nous, les Européens, avons focalisé tous nos efforts pour conquérir cet espace en envahissant l’Himalaya, le Pôle Nord, l’Inlandsis groenlandais, le Changtang..., soucieux de trouver de nouveaux exutoires à notre vanité, de nouvelles richesses comme le pétrole, l’or, l’uranium et peut-être plus encore. Dans les contrées sauvages, loin de la civilisation, l’homme perçoit la réalité au travers d’une expérience subjective, contrairement à ce que lui apporte la science, où les connaissances nouvelles découlent toujours des anciennes.

Le concept de "white wilderness" est porteur d’une autre signification : il se prête à transformer les mentalités et redonner toute leur valeur aux notions de paix, d’infini, de solitude en rupture avec l’activisme et la soif de puissance des explorateurs de ce siècle.

La Nature, avec ses lois propres, si nous ne la dévastons pas et si nous ne la réduisons pas en pièces en terme de conquête, doit devenir pour nous le symbole archétype de la Création. Durant des milliers d’année, des lieux uniques sont demeurés sacrés, inviolés des hommes. C’est là que vivaient les dieux, à la limite du néant et de l’univers absolu ; c’est là que se trouvait cachée et accessible aux seuls initiés "la Connaissance".

Au début de ce siècle, l’homme s’est fait un devoir d’explorer les dernières parcelles de terres restées vierges. Celles-ci devaient être reconnues et les cartes mises à jour. Grâce aux multiples et infinies possibilités de la technologie, l’homme est aujourd’hui partout et les lieux sacrés sont désormais aux mains des profanateurs ; Ils sont menacés de disparition, l’Esprit qui les habitait a été chassé, et ce que j’appellerais "l’Université des naïfs" a été détruite.

Aussi aujourd’hui, l’alpinisme, cette activité qu’il est convenu d’appeler "la conquête de l’inutile", ne peut garder ce sens que si elle renonce précisément à la notion de "conquête" pour s’attacher à la défense de la "wilderness" dans lequel se trouve la clef de nous même et de l’univers. De ce point de vue, vouloir explorer encore et encore n’est pas compatible avec le combat pour la vraie vie et nous éloigne de la révélation.

Nous avons besoin de garder des parcelles de terres inexplorées : elles sont avec les quatre éléments - l’air, l’eau, la terre et le feu - les racines auxquelles l’humanité puise la vie.

J’attribue aux contrées sauvages le pouvoir de donner à l’homme le véritable repos et d’être pour lui l’occasion de s’identifier lui-même en tant que créature. Elles nous révèlent une image du monde authentique, et permettent à notre subconscient de prendre la mesure du rêve et de la paix.

La "white wilderness", ce sont des taches blanches sur les cartes géographiques : les montagnes sans téléphériques, sans sentiers balisés, sans routes, les déserts, la forêt vierge...

Ces lieux doivent demeurés sacrés pour toujours, car il s’y trouve encore une possibilité de révélation, de connaissance intuitive du monde, de perception de notre fini et de notre infini, de notre pacifisme et de notre barbarie. Tout deviendra possible si nous abordons ces enclaves de "white wilderness" en tant qu’homme et non comme des machines, si nous les respectons en tant que sites originels et les préservons pour les générations futures.

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