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"Elite et protection"

Roger Canac, président du Syndicat des Guides de Haute Montagne
Mountain Wilderness - Congrès d’Evian - Novembre 1988

Les organisateurs m’ont demandé de participer à votre congrès. Peut-être attendez-vous le point de vue d’un homme de terrain. Au risque de décevoir, je préfère réfléchir sur quelques concepts. On a trop assigné au terrain la part du bricolage, et le bricolage ne peut qu’aboutir à du rafistolage.

Je me réjouis que l’élite de l’alpinisme ne se confine pas dans un élitisme du musclé ou de la technique mais s’efforce d’ouvrir la fenêtre. N’ayons pas peur des mots, le rôle de l’élite c’est de penser fort et d’anticiper, et de parler haut en utilisant son audience momentanée. Il ne faut pas se masquer par souci d’une vaine démagogie. "Ceux qui mettent un masque de mouton quand ils mangent du loup". Le médiocre n’a jamais fait avancer la société (et la médiocratie se conjugue hélas trop souvent avec la médiacratie). Ne faisons pas l’âne pour avoir le son du canon.

Vous avez dit sauvage ? Comme c’est bizarre... (Je vous renvoie au chapitre de mon livre "Vivre en Oisans" qui traite de la question). Nous sommes des civilisés et alors ? , mais aussi des héritiers de vieilles civilisations du savoir-vivre. Faut-il en rougir ?

Etre civilisé en 1988 c’est assumer les cultures et civilisations de la terre mais aussi préparer la civilisation de l’an 2000 à l’échelle du monde. Ne pas sacrifier le raisonnable au rationnel si souvent réducteur.

Vous avez parlé de symboles. Là dessus il faut être vigilant. Nous en avons connu tellement qui ont dégénéré en mythe menteur : exemple "l’aménagement de la montagne pourvoyeur d’emploi local", "la montagne aux montagnards" ou "la montagne à tout le monde". Fort heureusement nous assistons au déclin des idéologies qui se nourrissent de symboles. Y compris celle des protecteurs de la nature purs et durs, souvent simplistes (Yaka) et par conséquent peu crédibles.

Ce simplisme engendre les alibis. "Nous avons créé de grandes stations touristiques sur le modèle industriel, mais à côté nous allons créer des parcs nationaux, régionaux, des réserves naturelles et le tour sera joué". " Nous avons laissé partir tel projet UTN mais nous avons établi une commission de suivi". "Nous avons intensivement équipé ici mais nous laissons là le rééquilibrage protectionniste à la charge des solidarités intercommunales". "Nous avons aussi fixé le plan neige et nous allons légiférer une loi montagne". Larmes de crocodiles, bons sentiments (sincères ?), lavage de mains et de cerveaux... Je ne suis pas payé pour savoir ce qui l’en coûte de dégénérescences technocratiques... Vous voulez enterrer un problème, créez une commission "vieux refrain !"

L’environnement fait aujourd’hui partie des meubles, figure fictionnaire des idées reçues... En fait, les dossiers UTN comportent de belles études d’impact sur l’environnement, flore, faune, (c’est la tarte à la crème) moyennant quoi les bétonneurs, les tendeurs de câbles pourront s’en donner à cœur joie et continuer à milliards que veux-tu, bonne conscience en prime.

Et là, ces braves gens brandissent la notion de croissance, de développement de progrès... Il faut rééquilibrer les hébergements en créant des remontées mécaniques, rentabiliser les remontées mécaniques en créant des hébergements et réciproquement et inversement... Mais pour aller où ? En allant en avant... vers quoi ? Vers l’avenir... En voiture Simone.

Et un de ces jours pas trop lointain, notre société ne devra-t-elle pas faire face aux coûteux handicaps des friches touristiques, elle a depuis sur le dos les friches agricoles, les friches industrielles. Un problème en plus : nous sommes riches et pléthoriques pendant qu’une partie du tiers monde crève de faim. FATALITAS !

Il serait facile de pourfendre ces concepts trompeurs pour le plaisir de la dialectique. Encore faut-il proposer ! Encore faut-il changer de route.

On ne peut le faire sans nuance. La nuance ne doit pas être un artifice intellectuel sinon nous retombons dans l’alibi. Elle découle d’une vision globale, lucide et d’une pensée exigeante et rigoureuse. Faire la synthèse de différents aspects et points de vue relève de l’idée claire souvent en contradiction avec l’idée simple qui devient simpliste.

Je me hasarderai à faire quelques propositions aléatoires.

1° Privilégier la méthode de négociation avec les partenaires concernés plutôt que les manifestations et pressions. (Bien que ces recours ne soient pas à exclure en dernier ressort ou en préambule mais en évitant tout blocage). Je pense au démantèlement du téléphérique de la Vallée Blanche. Souhaitable ? Possible ? Cette méthode sera plus longue, plus difficile. Plus continue surtout. Il est bien plus facile (mais moins opérant) de pousser quelques coups de gueule sporadiques et ça soulage mais...

2° Partir de l’essentiel (ou de l’existentiel).

En toute priorité, il importe de préserver les éléments vitaux pour la survie de la planète :

∗ l’eau des glaciers et des sources (je pense au funiculaire sous le glacier du Mont de Lans... comment épurer les eaux "usées"...) (Joyeux euphémisme)

∗ l’air que nous respirons.

∗ l’ambiance psychologique et sociale dans laquelle nous vivons (ce n’est pas seulement la vue, l’esthétique, c’est aussi une fréquentation moins intéressante, moins frénétique, plus tolérante... C’est la possibilité de silence, à ne pas confondre avec mutisme).

3° La montagne, est-ce seulement un tas de cailloux, de glace ou de neige fut-il considéré comme "sublime" par quelques-uns uns ? Je pense que la montagne est une ; des fonds de vallée aux sommets ( on aurait tort de négliger les terroirs, les forêts, les alpages, les cours d’eau... ainsi que les hommes et les autres êtres vivants)

Je pense que la montagne valorisée par les hommes ne peut se protéger qu’avec les hommes, ceux qui y vivent ( nés là ou ailleurs). D’où les notions de propriété, d’appartenance, d’usage, de gestion ( en bon père de famille) à harmoniser sans trop de "couacs". (La décision devrait être la résultante d’une synthèse).

Quand je vois équiper des stations à usage spécialisé, fonctionnel soit disant, saisonnier (4 mois) je ne peux m’empêcher de dire quel "gâchis" et quel péché contre l’économie dont les promoteurs se réclament pourtant...

Quand je vois les marchés considérables que pourraient constituer des stations de 20 000 à 30 000 "lits" et le dépérissement des activités rurales qu’ils accélèrent : quel gâchis ! Quel roi Ubu a-t-il pu réaliser de telles choses ! ?...

Quand j’entends parler des faramineux gaspillages que représentent certaines expéditions lourdes et lointaines, avec tous les déchets abandonnés dans la nature ou au regard des populations autochtones, nous les donneurs de leçons ! Quel scandale !

Quand je vois que nos gouvernants s’efforcent de réprimer la drogue et la dope ! Et que les métiers médiacrates, arrivent à reconstituer une drogue ou une dope... Cela donne à réfléchir. Non ?

4° Que pouvons-nous faire ? On a souvent parlé de changer les comportements... Je crois que l’écologie ça devrait être une simple question d’éducation civique et d’éducation tout court... La grande question de notre fin de siècle (disait Maurice Strong) c’est notre environnement, notre survie et repos.

Mais surtout il faut agir sur les nouvelles façons de penser, c’est à dire de participer...

La prospection, chez nous, ne devrait-elle pas commencer, afin d’éviter les solutions au coup par coup, au gré des pressions, des influences, des fluctuations de la politique, d’élaborer des "plans d’occupation des sols" des massifs fondés sur des analyses globales d’économie, de vie sociale, de risques, d’environnement, de culture, fondés aussi sur une prospective impartiale pour déterminer les zones U. NA, NC, ND... Mais supervisés par un conseil de sages ouverts sur la globalité et le respect de la vie._