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La mémoire d’Ulysse

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Bernard AMY

Cette nouvelle est parue dans le numéro de mars de 1998 de Montagnes Magazine ; il en a été imprimé un tiré-à-part pour Mountain Wilderness grâce au soutien de Montagnes Magazine et de la Ville de Genève.

Ulysse appartient au récit de l’Odyssée, à James Joyce et à bien d’autres auteurs. Mais puisque les références, quoiqu’on en dise, ne sont jamais choisies par hazard, Bernard Amy nous invite, dans cette nouvelle, à nous souvenir de l’Ulysse du cinéaste Théo Angelopoulos. Le héros dont il est question ici est certtes contemporain, mais pas seulement : le retour, sur les pas ou les mémoires, est -toujours - une rupture...

Les yeux clos, il sentit au halètement du train qu’il approchait du viaduc. Une bande de gamins chahuteurs sauta sur le quai de la gare, laissant un courant d’air vif pénétrer dans le wagon déserté. Nul n’était prévenu de son arrivée. Il désirait retrouver seul sa terre montagnarde, être réuni au paysage tout d’un coup et parvenir en silence jusqu’au seuil de sa porte. Il descendit, posa son sac à dos sur le talus et se donna à la splendeur bouleversante des montagnes. Il fut d’abord saisi par la verticalité du paysage, puis ébloui par la blancheur des sommets et l’étincellement des glaciers.

Il longea la petite route, puis la sente tant de fois suivie. Il tressaillit. Le vieux chalet apparut, enseveli dans une végétation nouvelle d’où émergeaient comme des gardiens fidèles, sapins et bouleaux et le saule immensément grandi. Il était de retour et eut le sentiment que rien de tout ce qui l’entourait n’avait cessé de l’accompagner.Il était de retour, mais son cœur était empli d’un indicible désarroi. A ces retrouvailles se mêlait une sensation douloureuse, très aiguë : l’allégresse du retour ne suffisait pas pour reprendre pied, pour combler l’inévitable décalage après une si longue itinérance. A de multiples détails, il sentit tout de suite que le chalet était habité par d’autres. Les locataires : il se sentit gêné, lui le propriétaire les lieux, d’entrer chez eux. Qu’allait-il leur dire ? Il repoussa le problème à plus tard.

Le garage en sous-sol était ouvert, comme si le chalet, tout occupé qu’il fût, l’attendait secrètement. Il entra, posa son sac contre un mur. Debout au milieu de la pièce, il hésita un long moment. Apparemment personne ne l’avait vu arriver. Il ressortit, passa entre des maisons et des haies nouvelles, coupa par le travers d’une prairie que les constructions avaient épargnée puis escalada le talus qui marquait le bord du large creux de terrain où avait été installé le chalet.

En débouchant sur le replat supérieur, il pris conscience d’un changement dont il ne comprit pas tout de suite la nature. Le chant des oiseaux autour du chalet ! Il ne l’entendait plus. Tout l’espace de la vallée était empli par un grondement qui lui rappela la rumeur sans fin des grandes villes. Il avait quitté un haut pays où tous les jours il avait entendu les voix de la montagne. Il avait là devant lui une basse terre toute entière investie par le bruit. En continuant droit devant lui il se retrouva bloqué par une glissière d’autoroute. Le grondement était devenu infernal. Des files de camions vrombissants avançaient lentement en remplissant l’air de gaz d’échappement. Il leva les yeux vers les cimes. Les neiges lui apparaissaient maintenant tremblantes, et comme rougies par quelque feu intérieur. Il fit demi-tour, rejoignit en courant le talus, se laissa glisser jusqu’au prés d’herbe grasse, puis s’immobilisa. Le bruit n’avait pas disparu. Mais il était devenu bruissement lointain qui pouvait laisser croire simplement que la vallée vivait. Et tout là-haut les glaciers avaient retrouvé leur éclat.
De nouveau l’indécision le reprit. En descendant du train il s’était dit qu’il se laisserait porté par les événements. Quelle heure était-il ? Au moment où il allait lever la main pour regarder sa montre, il retrouva un réflexe ancien. Il tourna les yeux vers la haute barrière des glaciers et y chercha les ombres de l’après-midi.
Instinctivement il sut qu’il était l’heure d’aller au centre, comme il l’avait si souvent fait pour le plaisir des rencontres et des bavardages de fin de journée. Personne ne l’attendait, bien sûr. Qui se souviendrait de lui ? Il revoyait son grand-père se vantant de n’avoir jamais quitté la vallée, et disant : "Souvent, le courage ce n’est pas de partir mais de rester. Qu’est-ce qu’on a à en faire de ceux qui partent ? On les oublie."

Il s’éloigna du chalet. Dans des taillis abandonnés il retrouva un passage maintenant à peine marqué, puis rejoignit l’ancienne route de Chamonix. Elle était comme il l’avait laissée, petite route de campagne étroite et calme. Il vit bien quelques maisons nouvelles, mais celles dont il se souvenait étaient toujours là, fidèles aux images qu’il gardait d’elles. Et la tranquillité des hameaux qu’il retrouvait maintenant le réconforta. Les bas de Taconnaz, les Bossons, le petit pont sur l’Arve, le bois des Gaillands, tout était là, presque intact.
Puis l’inquiétude revint. Au-delà du lac, il aperçut des immeubles et des lotissements au bord de la montée des Pèlerins. Et quand la route se mit à longer le bas des Pècles, il retrouva le grondement. Il se souvint des nuits qu’il avait passées au cœur d’autres villes - presque toujours dans des chambres au plus haut des immeubles ou sous les toits, comme pour garder la tête hors de l’eau trouble des rues et des métros - des nuits où, étendu dans la pénombre, il avait écouté le bruit de la ville, cette voix rauque et poisseuse qui chaque fois l’avait aidé à repartir et qu’il retrouvait là où il n’avait jamais imaginé l’entendre un jour. Quelle ville était là, qui lui parlait comme les autres lui avaient parlé ? Peut-être se trompait-il. L’entrée dans Chamonix lui enleva toute illusion.

Là où jadis la route des Gaillands rejoignait tranquillement le chemin des Pècles, il trouva un large carrefour encombré de talus et de rampes bétonnées, sur lequel débouchaient deux larges avenues bordées d’immeubles. Des feux de circulation réglait les flots de voitures. Plus loin un panneau indiquait un sens interdit dans la rue principale. Il avait l’impression que l’évolution avait suivi la pente la plus rapide, celle qui mène jusqu’à l’univers de ciment et de goudron de toutes les grandes villes. C’était comme si son Chamonix avait été remplacé par ... Par quoi d’ailleurs ?
Dans la rue Paccard il retrouva des détails familiers. Mais ils étaient noyés dans une ville nouvelle. Il reconnaissait Chamonix. Mais ce n’était plus vraiment Chamonix. Une inquiétude diffuse grandissait en lui et laissait une angoisse ancienne remonter à la surface comme si tous les jours passés n’avaient servi à rien, comme s’il était en train de retrouver l’ombre des vieilles hantises.

Une affiche placardée dans une vitrine le fit s’arrêter. Elle montrait trois skieurs évoluant dans la neige poudreuse sur fond de ciel bleu. Le personnage central, tout de noir vêtu, se découpait avec netteté sur le blanc éclatant de la pente. Il était en parfaite position, droit sur ses skis, maître de sa trajectoire. Derrière lui se dressait une formidable Aiguille du Midi presque irréelle, grand axe de granit traversant tout le plein ciel. En lisant les mots qui encadraient l’image, il eut envie d’éclater de rire. Au-dessus de l’inscription "Chamonix, grand ski", était écrit : "... Ici et pas ailleurs". C’est trop beau ! pensa-t-il en se sentant envahi par une soudaine tendresse.
Leur ville n’est plus la même, mais eux, ils n’ont pas changé. Toujours aussi certains d’habiter le centre du monde ! Belle application des théories de Mircea Eliade ! Des phrases lui revenaient en mémoire : "Les sociétés archaïques et traditionnelles, conçoivent leur territoire comme un microcosme au-delà duquel..." A droite et à gauche du skieur central apparaissaient deux autres skieurs aux silhouettes plus incertaines et presque en déséquilibre. "... au-delà duquel commence le domaine de l’inconnu, des démons et des étrangers, le chaos, la nuit ..." Et ils ont choisi l’Aiguille du Midi, l’aiguille du plus haut point du ciel ! L’évidence du symbolisme le fascinait. "Ce microcosme a toujours un centre, un lieu sacré par excellence, qui est le Centre du Monde souvent symbolisé par une montagne ou un pilier vertical..."

Un frisson de froid le tira de sa rêverie. Là-haut le soleil tournait, et en même temps que grandissaient les ombres, l’air descendait des glaciers. Il se remit en marche. Au-delà du centre et de la rue Vallot, apparurent des immeubles et de hautes tours de banlieue qui de nouveau le plongèrent dans le désarroi. Du regard il chercha le mont Blanc et les Aiguilles : ils ne lui apparaissaient plus que comme un décor en trompe l’œil. Combien de fois, en traversant le centre, s’était-il réjoui de se sentir marcher sur la pente même de ses montagnes ? Il allait maintenant sur le sol dur et indifférent d’une cité tristement semblable à toutes celles qu’il avait connues sur la planète. Sans s’en rendre compte il avait accéléré le pas. Il n’était plus question de flânerie et de retrouvailles. Il allait droit devant lui comme un fuyard pressé. Il ne chercha même pas à voir si l’hôpital était toujours à la même place. Il continua à travers un quartier qui lui parut résidentiel, et quand il arriva aux Praz il s’aperçut qu’à aucun moment il n’avait eu l’impression de sortir de la ville. Celle-ci avait-elle envahi toute la vallée ? Et les montagnes, sans lesquelles Chamonix n’aurait jamais existé, avaient-elles, elles aussi, subi le même sort ? Il s’arrêta, leva de nouveau les yeux vers les Aiguilles. Dans le jour finissant, il vit briller au sommet de l’Aiguille du Midi des lumières qui lui parurent dessiner une enseigne publicitaire. Rien n’avait-il été épargné ? A l’époque, la Dent du Géant et ses fameuses cordes fixes ne représentaient qu’un "lot d’équipement ... Ce nom le fit tout à coup se souvenir d’une voix qui lui avait dit un jour en riant : "Tu es d’ici, mais sais-tu quel est le seul endroit de la vallée d’où l’on voit la Dent du Géant ? Tu répondras plus tard. C’était pour te dire que j’y ai trouvé la maison de nos, elle avait hésité un court instant puis avait repris : de mes rêves. Tu viendras voir ?"
Le regard levé vers les sommets sur lesquels la lumière s’était faite plus douce, plus délicate, il prit une profonde inspiration. "Quel imbécile tu fais !" se dit-il en riant intérieurement. Il venait de réaliser que depuis son départ du chalet, sans se l’avouer, il avait toujours su où ses pas le mèneraient.

Il n’eut pas de mal à se faire prendre en auto-stop. Et rapidement il retrouva des images connues. La longue ligne droite sous la Flégère, le passage à niveau, le vieil hôtel, la montée puis les virages dans le bois, le carrefour du Lavancher : la ville avait disparu, et il réalisait que peut-être tout n’était pas perdu. Mais plus haut, à l’aplomb des alpages de la Pendant, apparut une longue galerie pare-avalanches. Elle avait complètement modifié le paysage. A voir l’énorme construction de béton, il sentit quelque chose chavirer en lui, en même temps qu’apparaissait une brusque inquiétude. La petite route existait-elle encore ? Heureusement le conducteur avait compris où il allait et l’arrêta au bon carrefour.
Il descendit vers l’Arve, traversa l’ombre humide et froide du torrent, retrouva l’étroit passage sous le chemin de fer, puis sans transition déboucha sur la terre de prés et de fermes qu’il avait toujours connue. Le paysage ouvrait dans sa mémoire tout ce qu’il avait gardé de lui. Et à se sentir ainsi coïncider tout entier avec ce qui l’entourait, il retrouva l’allégresse légère qu’avait fait naître en lui son arrivée dans la vallée.
Sans y penser il remonta la petite route, dépassa quelques maisons qu’il ne connaissait pas, trouva le sentier coupant à travers prés, repris un bout de route et dans un lacet parvint au chalet. Il suivit le chemin d’accès couvert d’herbe rase, puis s’arrêta devant une haute façade de bois bruni par les intempéries. Pour la première fois depuis son arrivée, il hésitait vraiment. Que venait-il faire ici ? Tous ceux qu’il avait un jour quittés devaient s’être arrangé de son absence depuis longtemps. Avait-il le droit de venir bouleverser de nouveau leurs vies ? Oublié, il n’était plus qu’un étranger. Et il se demanda si la vallée avait jamais beaucoup attendu des étrangers, si même elle les avait attendus tout court.

Il se décida brusquement. Il gravit les marches usées du perron et frappa du poing sur le bois finement nervuré de la porte. Il lui fallut attendre un long moment. Et s’il n’y avait personne ? Il réalisa qu’à aucun moment il ne s’était préparé à savoir où aller ! Puis il entendit du bruit à l’étage, des pas sur un escalier de bois - il pouvait suivre en pensée l’itinéraire de celle qui venait pour lui ouvrir ; celle ou celui ? ; une certitude le traversa : c’était cette question-là qui l’avait fait hésiter devant le perron - quelqu’un qui marchait sur le plancher du rez-de-chaussée, et enfin un bruit de loquet et la porte s’ouvrit. Une femme sortit de l’ombre de la pièce d’entrée et s’avança sur le seuil. Il la trouva aussi grande et belle qu’autrefois. Puis tout de suite un doute l’envahit : était-ce bien elle ? Il ne la reconnaissait pas vraiment. Peut-être avait-elle loué le chalet ; ou même vendu, et elle partie ; peut-être avait-il devant lui une inconnue.
Comme si elle avait deviné son embarras, elle pris le devant et pour lui parler ébaucha un sourire qui lui fit plisser légèrement les yeux - ces plis au coin des yeux ! se dit-il ; une sorte de joie presque douloureuse le transperça : c’est elle, ce ne peut être qu’elle ! Puis tout de suite de nouveau l’inquiétude : il n’avait rien préparé... - "Bonjour Monsieur, dit-elle. Vous cherchez quelqu’un ?"

Il attendit que passe l’émotion qui venait de l’étreindre. Puis il sourit à son tour, et en forçant un peu sur l’accent il répondit : "Oui. Une jeune dame qu’on appelait la Mado du Tour."
D’abord elle en resta bouche bée. Elle ne souriait plus et le regardait en écarquillant les yeux. A la voir là devant lui, figée par la surprise, il eut presque envie de la prendre par les deux bras en lui disant n’importe quoi mais en ne cessant plus de lui parler. Elle, elle ne bougeait toujours pas et murmurait : "C’est pas possible, bon Dieu, c’est pas possible." Puis elle se ressaisit et d’une voix presque inaudible demanda : "Vous êtes... T’es Joseph ?"
Il fut tenté de répondre : oui, bien sûr, et je reviens chez toi. Mais la question n’appelait pas de réponse.
Ils s’étaient reconnus, ils savaient qu’ils étaient de nouveau face à face, et seul comptait le vertige de sentir que l’axe du monde, à cet instant, passait par le seuil de cette porte. Il sourit largement et dit simplement : "Bonjour Madeleine.
Bonjour Joseph, dit-elle d’une voix presque timide. Te voilà au pays ?"

Elle ne bougeait toujours pas. Puis elle sentit des larmes lui envahirent les yeux, et brusquement elle tendit les deux bras vers l’homme qui l’attendait dehors. Mais au lieu de le prendre contre elle, au dernier moment elle lui saisit à deux mains l’épaule et le bras, et le tira vers l’intérieur du chalet. "Entre donc, Joseph. Viens t’asseoir. Tu as soif ? Le retour de Joseph ! ça se fête, ça !" Elle s’était mise à parler très vite. Elle riait et pleurait presque, le forçait à s’asseoir, allumait deux lampes basses pour repousser la pénombre du soir qui venait, se précipitait vers un buffet, sortait une bouteille et des verres, les plaçait sur la table basse, remettait la bouteille à sa place en s’excusant : "Attends ! J’ai du blanc au frais", trouvait à manger, puis finissait par s’asseoir en face de lui et lui disait : "maintenant raconte moi ..."
Il se laissa faire. Il devinait que cette soudaine agitation les dispensait de se demander comment construire ce retour. Il était content de sentir que Madeleine, intuitivement, lui facilitait les choses. Ils allaient parler bien sûr. Ensuite ils se laisseraient mener par le courant.

Assis face à face, ils se regardaient en souriant. Madeleine ne quittait pas Joseph du regard. "Toujours aussi bavard", pensa-t-elle en se sentant envahie par une tendresse qu’elle n’avait pas ressentie depuis longtemps. Le regard de Joseph passait du visage de Madeleine à la pièce sombre et accueillante. Il vivait un moment de pure félicitée que seul le silence leur permettrait de prolonger. Il lui faudrait bien pourtant se mettre à parler. Mais pour dire quoi ? Depuis combien de temps était-il parti ? Comme d’habitude il avait oublié le décompte des années. Il y avait trop à dire. Ou si peu : j’ai voyagé, voilà tout, j’ai pris la part facile, celle où l’on se laisse emporter, où le difficile n’est jamais quotidien pour toujours puisqu’on finit toujours par le quitter...
C’est elle qui de nouveau prit l’initiative. Elle laissa la tendresse envahir son regard, plissa de nouveau les yeux pour être plus elle-même que jamais, à travers la table prit une de ses mains dans ses mains, et demanda tout simplement : "D’où tu viens comme ça, Joseph ?"
La question le prit au dépourvu. Il avait connu tant de villes et de pays ! Arriver, travailler, repartir : il devait avoir ainsi fait le tour du monde. Mais ce n’était peut-être pas une réponse pour la question de Madeleine.
Il chercha par où commencer. Mais quelque chose en lui le poussa à répondre : "D’où je viens ? De Chamonix."
Puis très vite il ajouta d’une voix sourde : "Qu’est-ce que c’est que ce gâchis ?

- Ah ! Tu as vu ? fit Madeleine en lui serrant plus fort la main. C’est vrai que pour venir ici il a bien fallu que tu traverses Chamonix. Elle s’arrêta, hésita puis reprit : écoute, Joseph, je ne sais pas si c’est bien le moment de parler de ça. Tu ne crois pas que nous avons d’autres choses à nous raconter ?

- Tu as raison. Parlons de nous. Mais avoue qu’après tant d’années, il y a de quoi être secoué.

- Pas tout de suite, Joseph, insista Madeleine d’une voix presque suppliante. Puis comme si elle réalisait qu’ils ne se diraient rien de bon tant qu’il n’aurait pas dit tout ce que son retour venait de lui mettre sur le cœur, elle enchaîna : depuis le début, je me suis dit heureusement qu’il n’est pas là !

- Mais qui...

- Personne, coupa-t-elle. Ou tout le monde, ce qui revient au même. Ca s’est fait, voilà tout, d’année en année. Et aujourd’hui on se retrouve avec ça.

- Quand même, insista-t-il, à Sallanches ou au Fayet, je comprendrais. Mais ici ! Puis d’une voix où remontait tout à coup toute la rancœur accumulée au cours des dernières heures : Tu dis, ça c’est fait. Mais il a bien fallu qu’il y en ait qui laissent faire, non ? Ne me dis pas que ceux de la vallée ont voulu tout ça !"Madeleine se tut un long moment. Joseph se demanda si le bruit de la ville montait jusqu’ici. Les jours où le vent venait d’en bas, peut-être...
"Tout n’est pas aussi simple, Joseph. Tu ne te rends pas compte de ce qu’est devenu la vallée. Elle n’a plus rien à voir avec ce que tu as connu. L’été il y a près de cent mille personnes entre les Houches et le Tour, et ça pour onze mille résidents. Autant de gens, ça donne ce que tu as vu !

- Mais quand même, répéta Joseph, je n’arrive pas à comprendre...

- Ne cherche pas à comprendre, Joseph. Je sais, tu n’as jamais aimé la ville. Si tu te souviens, je suis comme toi, et c’est pour ça que je m’accroche ici à mon petit coin de vraie vallée.

- Toi, oui. Mais les autres, ceux qui habitent à ... en ville ?

- Il y en a de plus en plus qui viennent s’installer ici parce que, je crois, ils aiment la ville. Peut-être en ont-ils besoin. Comme si elle les protégeait des montagnes.

- Qu’il y ait des gens comme ça, je le sais. Mais ceux de la vallée, demanda de nouveau Joseph d’une voix plus véhémente, ceux qui avaient la montagne dans le sang, et sa terre et ses alpages ?"
Madeleine lâcha la main qu’elle tenait encore, et d’un geste fit signe à Joseph de se calmer. Elle aurait voulu que ce retour inattendu lui apportât un bonheur paisible, mais en même temps elle était contente de retrouver le Joseph des temps anciens. Elle se souvenait qu’il savait être têtu des temps anciens.
Joseph se tut, attendit un moment que le calme revienne en lui. "D’accord, Madeleine ! dit-il d’une voix posée. Pas le peine de s’énerver. En tout cas pas ce soir.... Ou plutôt si, pour au moins savoir si tout est vraiment perdu." Il se tut de nouveau, baissa la tête en fermant les yeux, puis releva le regard vers Madeleine : "Quand je dis tout, peut-être que je me trompe. Il m’a semblé quand même reconnaître des choses. L’hôtel de Paris, ça existe toujours ?

- Non, c’est des appartements maintenant. L’époque des alpinistes et des grands projets discutés sous les combles, ça c’est fini.

- Et le National ?

- Il y est toujours, si tu as regardé. Les Anglais y vont encore, mais le propriétaire a changé.

- Et la Potinière ?

- Oh ! Maintenant, une terrasse de bistrot pour touristes.

- Mais où se discutent les grandes courses ?

- L’alpinisme a changé, Joseph. Le niveau technique est devenu inimaginable, mais en même temps les Derniers Grands Problèmes se sont fait rares ici. Les choses se jouent aujourd’hui en dehors des Alpes.

- Il y a bien toujours des guides et des clients, non ?

- Bien sûr, et même mieux que jamais

- Je n’ai pas vu le bureau de la compagnie.

- Ils ont déménagé vers l’église, dans l’ancien presbytère. Et puis il y a une deuxième compagnie.

- Une autre compagnie ? demanda Joseph en écarquillant les yeux. C’est pas possible !

- Si, c’est possible, dit Madeleine en riant. Quelque chose comme les guides indépendants. On se demande de quoi ils sont indépendants, puisqu’ils sont en compagnie.

- Et l’ENSA ? Je ne suis pas passé par la gare de l’Aiguille.

- Mais tu as quand même vu l’ENSA, coupa Madeleine en riant de nouveau. Dans les grandes tours après la place du marché.

- Ca, l’ENSA ? Son visage s’assombrit de nouveau : alors, à eux aussi il a fallu du béton. On apprend à être guide dans des HLM ! Et le mélèze, et le granit, et les chalets, ils les ont oubliés ?"
Une fois de plus il s’enferma dans ses pensées. Il retrouvait un sentiment trop familier, une impuissance à contrôler ses pensées mêlée à une volonté désespérée de se délivrer de ses démons. Vivre le plus purement possible ce que lui offrait ses retrouvailles avec Madeleine : il s’en voulait de se laisser entraîner ailleurs. Mais en même temps il ne pouvait s’empêcher de s’imaginer de nouveau dans Chamonix au milieu du saccage. Et il se connaissait bien. Tant qu’il n’aurait pas posé toutes les questions qui lui tournaient dans la tête, il ne serait pas complètement arrivé chez Madeleine. Il avait imaginé ces retrouvailles comme un bonheur sans ombres. Mais sa traversée de Chamonix lui avait fait comprendre que ses longues années d’absence n’avaient pas tout effacé. Il n’y pouvait rien. En parcourant le monde, il avait réussi à trouver une paix de l’âme qui finalement l’avait poussé à revenir. Mais il n’avait pas mesuré à quel point cette quiétude dépendait des souvenirs qu’il avait emportés avec lui.
C’est lui qui, cette fois, tendit les mains, prit celles de Madeleine et les serra très fort. Il la regarda droit dans les yeux : "Tu dis qu’ils ont laissé faire ! Personne ne s’est levé pour dire que c’était de la folie ?

- Si, bien sûr ! Mais il n’y avait pas grand chose à faire.

- On peut toujours faire quelque chose. J’ai vu des endroits sur la planète où des gens ont su faire ce qu’il fallait ... Mais bon, tu as sans doute raison. Joseph marqua un court silence, eut un rire amer puis reprit : et je suis mal placé pour venir critiquer, n’est-ce pas ? Les absents ont toujours tort. Mais c’est vrai, mieux vaut peut-être que je n’ai pas été là. Et quand je vois ce que c’est devenu, Joseph hésita un instant, sa voix devint plus triste encore, je me dis aussi qu’il vaut mieux que Marie n’ai pas vu ça."
Madeleine, qui écoutait sans rien dire, les yeux baissés vers le sol, releva brusquement la tête en tressaillant et tourna vers Joseph un regard où passait un trouble presque panique. Marie ! Pourquoi Joseph avait-il prononcé ce nom ? Madeleine sentit grandir en elle une douleur qu’elle croyait avoir oubliée. Elle ferma les yeux. Et toutes les images ressurgirent, intactes. Le visage de Marie, les yeux de Marie, les gestes de Marie pour parler de la vallée et des montagnes, pour imiter les gens du pays en riant. Les visites de Marie, ses tendresses, ses discours enflammés sur ce qu’elle appelait leur coin de paradis. Les récits de Marie sur Joseph - mon homme, disait-elle - qui remuaient chez Madeleine des émotions qu’elle ne comprenait pas. Marie enceinte et ses inquiétudes sur la disponibilité du futur père toujours en montagne. Et puis la dernière image, toujours repoussée, jamais vraiment oubliée : l’appel de Marie à la tombée de la nuit, son ton pour une fois un peu affolé, écoute Madeleine, le gosse, je sens qu’il vient et Joseph n’est pas revenu de course, je descends, oui, seule, ne t’en fais pas, je me sens de conduire. Téléphone tout à l’heure à l’hôpital.
Le gosse, Dieu sait si la vallée en avait parlé ! Attendu comme le Messie, disait-on pour plaisanter en se souvenant des noms du père et de la mère. Tout le monde devinait que l’enfant sauverait peut-être le couple. Un homme du pays et une étrangère, ça ne pouvait pas être facile. L’un et l’autre attachés au pays, mais chacun à sa manière, et ne supportant pas toujours la manière de l’autre. Tout le monde avait envie qu’ils réussissent à continuer d’aller ensemble, parce que sans doute tout le monde devinait que les amours de Joseph et de Marie étaient celles de la vallée et du reste du monde. Madeleine l’avait tant aimé par avance, cet enfant ! Comme si elle l’avait elle-même porté, ou comme pour rêver de l’avoir porté, ou, préférait-elle dire, parce que tout simplement c’était l’enfant de sa sœur. Puis pour finir, cet appel à l’hôpital, non Madame, personne...
"Joseph, nous parlerons de Marie plus tard, supplia Madeleine une nouvelle fois. Pas maintenant. Aujourd’hui, c’est toi qui revient.

- Tu as raison, Madeleine. Mais essaie de comprendre. Tu sais pourquoi je suis parti, même si j’ai cru que nous pourrions toi et moi continuer ensemble ce que nous avions commencé séparément. J’ai eu besoin d’oublier. Et j’ai cru que je pouvais maintenant ne plus y penser. Alors je suis revenu. Et voilà que tout ça, d’un large geste il montra la vallée au-delà des vitres maintenant obscures, tout ça m’a tout remis en tête.

- Penses seulement à cet instant, Joseph, dit Madeleine d’une voix pleine de douceur.

- Prendre ce qui vient ! Tu as toujours été comme ça, et c’est bien. Mais j’arrive du reste du monde, et je trouve installé ici ce qu’il a de pire."
Joseph qui s’était peu à peu voûté, replié sur lui-même, se redresse tout à coup, se lève et va se planter devant la fenêtre qui donne sur la vallée : " Raconte moi comment ça s’est passé vraiment."
Il cherche dans la nuit la silhouette sombre des aiguilles et des cols. Mais il ne voit que des pentes sur lesquelles tremblent les reflets rouges et blafards de la ville proche. Il recule brusquement, se tourne de nouveau vers l’espace étroit et chaleureux où l’attend Madeleine, retourne s’asseoir : "Oui, dis moi.

- Je n’ai rien à raconter de précis. Ou alors, je te l’ai dit, des milliers de petits événements qui, accumulés... Il y a eu trop d’intérêts en jeu, trop de gens, du pays ou pas du pays, qui n’ont agit que pour eux-mêmes, trop de méfiances et de certitudes. Et aussi trop de pressions venues de l’extérieur, qui ont donné aux gens d’ici l’impression qu’ils ne contrôlaient plus vraiment les choses.

- A commencer par le tout début, fait remarquer Joseph en souriant. Tu crois que de Saussure aurait mieux fait de s’abstenir ? A-t-il eu une idée de ce qu’il mettait en marche ? S’il voyait ce qu’est devenu son Chamouni ! Mais on ne peut lui en vouloir. Pas plus qu’aux Chamoniards, d’ailleurs, même s’ils ont joué avec le feu. Souviens-toi de ce que disait mon grand-père : "Il y en a qui ont voulu le beurre, et l’argent du beurre, mais sans se graisser les doigts". Se sont-ils rendu compte de ce qu’il faisaient ?

- Ne fais pas l’innocent, Joseph. Il y en a eu pour essayer d’infléchir le cours des choses.

- Combien ont-ils été ? demande Joseph d’une voix dure. Et puis de toute façon les Messieurs venaient, voulaient gravir les cimes. Cela faisait de l’argent pour le pays. On les a fait payer en leur disant que le restaurant était à menu fixe. Il était facile de prévoir qu’un jour les Messieurs demanderaient à changer de menu, voire à faire leur cuisine eux-mêmes et à dire qu’ils étaient maintenant chez eux... Mais j’en reviens à ma question de tout à l’heure : il ne s’est jamais trouvé une personnalité connue pour prendre les choses en main ?"
Madeleine a un geste d’impuissance, et dans sa voix revient toute la tristesse d’un long découragement : "Le messie, c’est ça ? Mais que veux-tu que fasse un homme seul ? Tu ne te rends pas compte du poids énorme de tout ce qui s’est peu à peu mis en place ici. Pour faire bouger les choses, il faut être tout puissant. Ou très nombreux et unis.

- Et les Parisiens, ils n’ont rien fait ? Ils ont bien dû voir...

- Les Parisiens ?

- Oui, les gens de la capitale. Il fut un temps où la section du Club Alpin s’appelait Paris-Chamonix. Souviens-toi, nous disions : Mont-Blanc sur Seine !

- Joseph, ne simplifie pas trop. Je crois me souvenir qu’il y a eu une section de Chamonix. Et tous les Parisiens n’ont pas été les colons que tu crois. Il y en a qui...

- Au fait, coupe Joseph, à propos de Parisien, qu’est devenu ... J’oublie son nom, le spécialiste des expéditions, celui qui s’était lancé dans la politique, je crois."
Madeleine eut un ricanement désabusé : "Oh lui ! Il a suivi la carrière de ceux qui, comme on dit, réussissent en politique. Il a tout été, maire, député, ministre.

- Ministre ! s’exclame Joseph. Mais ça donne des pouvoirs.

- Des pouvoirs, oui. Mais pas forcément pour ce que toi, tu crois primordial.

- Mais il l’aimait, la vallée ! Je me souviens d’un discours...

- Bien sûr, qu’il l’aimait. On ne peut pas être alpiniste et ne pas aimer le massif et ses vallées. Mais tout ça lui a donné d’autres fonctions, en particulier au conseil d’administration de la société du tunnel. Alors disons qu’il aimait la vallée, et le tunnel. Au fond, il était comme beaucoup d’autres : la vallée, et puis autre chose. Mais pourquoi parler encore de tout ça ?"
Joseph ne répondit pas. Ils écoutèrent les bruits du chalet et de la nuit autour d’eux. Madeleine regardait fixement l’homme qui lui faisait face. Elle laissa revenir sur ses lèvres un sourire très doux. Le silence la ramenait à cette présence nouvelle et inattendue, et la pensée la traversa qu’elle était heureuse comme elle ne l’avait jamais été. Ce sourire ! Joseph se sentit ramené vers des bonheurs anciens qu’il croyait oubliés, et une nouvelle fois il s’en voulu d’avoir, au milieu de leurs retrouvailles, entraîné Madeleine vers cette conversation sans doute inutile. Mais une nouvelle fois aussi il pensa qu’il n’y pouvait rien. Chamonix n’était plus le même - Joseph réalisa qu’il fallait dire maintenant "la même" - mais était resté le miroir qu’il avait fui jadis. Le miroir s’était déformé et lui renvoyait aujourd’hui une image presque monstrueuse de lui-même. Il avait quitté un piège, il en trouvait un autre.
Il laissa passer le silence en le savourant instant après instant. Il fut presque tenté de ne plus le rompre, de s’y abîmer tout entier. Un geste, un regard auraient suffit pour dire à Madeleine qu’il voulait essayer maintenant d’arriver enfin chez elle. Mais il reprit :
"Au fond, ce qui aura manqué à la vallée, c’est un Cesar Manrique... C’est un urbaniste, né sur l’île de Lanzarote, dans les Canaries. Entre les années 40 et 60 il est devenu un peintre internationalement connu. En 1968, quand il est revenu sur son île, le gâchis commençait. Il est reparti à Madrid où il a mis toute sa notoriété dans la balance. Au bout d’un an, il a obtenu que Lanzarote soit déclarée "d’intérêt touristique spécial". Tu te représente, le gouvernement espagnol lui laissait toute initiative pour la protection des sites. Le résultat a été extraordinaire. Je ne sais pas où ils en sont aujourd’hui. Manrique a été tué dans un accident en 92 et les aménageurs ont peut-être repris l’offensive. Mais l’important me semble être qu’un homme au départ seul a pu sauver un lieu, ou au moins faire qu’il garde son âme. On ne peut éviter les aménagements. Manrique a montré qu’on peut le faire en harmonie avec l’environnement. Souviens-toi de ce que nous disions : on ne se bat contre la montagne qu’avec elle. C’est ce qu’a fait Manrique en aménageant Lanzarote. Et on sent que l’île a été habitée, hantée par cet homme. Je n’ai rien ressenti de tel à Chamonix.... Au fait, qui est le maire, aujourd’hui ?"
Madeleine se tourna vers la cheminée et montra une photo sur laquelle on voyait deux jeunes hommes souriants, retour de course, harnachés à l’ancienne et se tenant par les épaules. Joseph se leva, s’approcha de l’image. "Tu as gardé cette photo ! murmura-t-il. Ca nous ramène loin en arrière. Nous revenions de la nord du Triolet, non ?... Mais tu veux dire que c’est lui, le maire ?

- Non, pas lui, fit Madeleine, ce n’était pas son genre. C’est un de la famille. Je ne sais pas si tu le connais. Pourquoi ? C’est important ?

- Et comment ! dit Joseph avec véhémence. Quand on porte ce nom, on est de la vallée. Et quand on est de la vallée, je ne vois pas comment on peut accepter qu’elle ne soit plus qu’un échangeur d’autoroute. Bon, il a dû trouver le mal en partie déjà fait. A-t-il essayé de freiner le mouvement ?"
Madeleine ne répondit pas. Elle fit de nouveau signe à Joseph de se calmer, attendit qu’il se rassoit, puis dit simplement : "Il est du pays. Et tu les connais, les gens d’ici !... En fait, ce sont des amoureux. Souviens-toi de notre définition : l’amour, c’est le besoin, et la conscience, heureuse ou douloureuse, de ce besoin. Ils ont besoin de leur vallée, ils ne peuvent pas s’en passer. Et tu ne peux pas demander à un amoureux d’avoir du recul par rapport à sa passion. Ou alors, et Madeleine regarde tout à coup Joseph avec un petit sourire moqueur, il faut suivre le conseil de Blaise Cendrars : quand on aime, il faut partir, n’est-ce pas Joseph ?"
Celui-ci sourit à son tour : "Ne m’en veut pas, la Mado ! C’est quand il y a trop d’amour, qu’on part. On part aimer le monde, lui donner le trop plein. Et quand, comment te dire, quand on sent que l’on est de nouveau prêt à bien aimer, on finit par revenir.

- Oui, mais ceux qui comptent, ce sont ceux qui ne partent pas. Et à trop rester, à trop se griser de besoin et de possession - tu sais, le fameux : charbonnier est maître en sa loge - on finit par n’avoir plus que des certitudes. Ce n’est pas en s’enfermant dans des certitude qu’on trouve la force d’aimer paisiblement.

- Tu crois que ça explique tout ?

- En partie seulement. Quand on mesure vraiment la situation, on se dit qu’elle ne peut être simplement le résultats de quelques aveuglements. Joseph, je te le redis, tu ne te rends pas compte de l’état réel de la vallée. De la vallée et du massif. Parce que là haut aussi, les choses ont bien changé. Au matin du dernier dimanche de Pâques, pour la Vallée Blanche, il y avait 3500 réservations à l’Aiguille du Midi !

- Parce qu’il faut réserver maintenant ? s’étonne Joseph.

- Bien obligé ! Et l’été, c’est les mêmes foules. Au col du Midi... Tu te souviens du refuge des Cosmiques ?

- Le laboratoire du CNRS ?

- Oui, c’est ça, sauf que c’est maintenant un gros refuge. Il est géré par la Compagnie.

- Les guides ? Mais c’était plutôt les clubs, avant.

- Les jeunes grimpeurs avaient pris l’habitude de camper au Col du Midi. Il paraît qu’ils polluaient le site, et gratuitement en plus. En pleine loge du charbonnier ! Celui-ci a fait ce qu’il fallait.

- C’est à dire ?

- Il paraît qu’il est interdit par arrêté municipal de camper au Col du Midi. Rébuffat doit s’en retourner dans sa tombe !

- Il y a bien encore des endroits sauvages à l’intérieur du massif, non ?

- Bien sûr, dit Madeleine d’une voix lasse. Mais pour combien de temps ? Certains jours de beau temps, on trouve du gazole sur les glaciers. Le haut, le bas, tout est lié maintenant. Mais le pire, c’est que dans la vallée, comme l’autoroute est saturée, on parle de percer un deuxième tunnel !"
Joseph éclate soudain de rire : "Tu te souviens de notre petit proverbe à expérimenter : charbonnier ne vois plus la poussière en sa loge. Tu crois que c’est ça ?

- C’était ça, répond Madeleine sans sourire. Mais à partir d’un certain niveau, le charbonnier finit par la voir, la poussière. Tu vas être content, Joseph : ça bouge dans la vallée.

- Mais le mal est fait, non ?

- Il y a un moment où il se trouve toujours des gens pour se décider à faire quelque chose, même si la situation est désespérée. Les gens s’organisent, des associations de défense ont été créées, dans la vallée et en dehors de la vallée.

- Qu’est-ce que ça donne, toute cette mobilisation ?

- Il est peut-être un peu tôt pour savoir, répond Madeleine d’un air rêveur. Ou peut-être est-il trop tard. Mais qui sait, les bonnes questions ont été posées et on ne peut plus ne pas les entendre... Même si les vieux démons se sont bien sûr remis de la partie."
Madeleine se tait, regarde longuement l’homme qui lui est revenu. Il s’est de nouveau assis et s’est immobilisé dans un silence morose. Il écoute en fixant du regard ses deux mains posées à plat sur ses cuisses, comme si soudain il ne savait plus quoi faire de ces mains. "Les choses bougent" vient de dire Madeleine. Mais à sa voix, Joseph comprend qu’elle n’y croit plus vraiment. Il lève les yeux vers elle. Ils se regardent. Ils voudraient se regarder comme on le fait quand on s’attend l’un l’autre. Mais chacun voit bien dans le regard de l’autre des pénombres qui ne sont pas celles de la nuit. Madeleine se lève brusquement, s’étire de toute sa hauteur, puis adresse à Joseph un sourire timide. "C’est vrai, Joseph, pourquoi brasser tout ça maintenant, ? Nous n’allons pas discuter toute la nuit de ces problèmes. Tu as sûrement faim.

- Avec tout ce que tu m’a déjà donné, pas vraiment.

- Ton chalet est occupé. Et ce n’est pas demain que tu y trouveras de la place. Où tu vas dormir ce soir, Joseph ?

- Je ne sais pas. Je n’y ai pas encore pensé.

- Moi je sais. Elle vient vers lui, lui prend la main, l’oblige à se lever et ajoute d’un air sérieux : allez, viens !"

Quand il se réveilla, il faisait jour. Il s’assit dans le lit et contempla Madeleine qui dormait paisiblement à côté de lui. Un sourire lui vint aux lèvres : elle n’avait pas changé, toujours aussi dormeuse et pas vraiment du matin ! Il se leva sans faire de bruit, prit ses vêtements et alla s’habiller dans le salon. A la cuisine il réussit à se faire un café. Tasse à la main, il sortit sur le perron. Le soleil arrivait. Au-dessus des arbres, les montagnes brillaient d’un éclat qui lui rappela les plus beaux jours des jours anciens. Rester là, ne plus bouger : c’était si facile de se dire qu’il était enfin arrivé, qu’il y avait encore ici un bout de pays intact où trouver refuge. Mais il y avait tout le reste, tout ce qu’il avait vu, tout ce que lui avait raconté Madeleine, tout ce qui était aujourd’hui le terrible ordinaire d’une vallée devenue une termitière dont la seule particularité était d’avoir été construite au pied de l’une des plus belles cimes du monde. A qui la faute ? Ils en avaient déjà trop parlé. Dans ce matin nouveau il ne servait à rien de ressasser ses amertumes. Il fallait d’abord qu’il passe au chalet pour reprendre son sac, et peut-être pour rencontrer les locataires. Il rangea rapidement la cuisine. Dans un tiroir il trouva du papier et un stylo pour un message que Madeleine lirait en se levant : "Madeleine la belle, j’y vais. Il faut que j’aille au chalet. Je t’appellerai. Joseph." Au moment de sortir, il se rappela que son carnet d’adresses était dans son sac au chalet. S’il lui prenait l’envie de téléphoner à Madeleine avant d’avoir récupéré le sac, il aurait besoin de son numéro. Mais appellerait-il vraiment ? Il revint à la table sur laquelle il avait laissé le message, et très vite, sans réfléchir, ajouta au bas de la feuille : "Il va falloir que je repasse par Chamonix. Tu es ma Madeleine, mais je ne sais pas si je pourrai rester." Il retraversa la maison d’un pas rapide, prit sa veste au vol, s’arrêta juste le temps de fermer la porte doucement. Une fois dehors, il se mit à courir. Il avait soudain besoin de s’immerger dans un exercice physique, de laisser le corps prendre le contrôle des événements, comme jadis quand il partait en montagne pour se griser d’effort. En sentant l’exaltation qui s’emparait de lui, il comprit que le monde le reprenait, et l’emportait. Il préféra ne pas se demander si c’était l’homme libre ou le fuyard en lui qui se jetait ainsi dans l’inconnu.

La première voiture qui s’arrêta pour le prendre allait à Sallanches puis à Genève. Joseph y vit un signe, et une évidence : il n’avait plus à choisir. D’autant plus que le conducteur accepta de l’attendre au bord de l’autoroute le temps qu’il aille chercher son sac au chalet. Joseph pria le ciel pour que personne ne le vît entrer dans le garage. Mais tout se passa sans encombre, et il décida que vraiment le ciel venait de le mettre une nouvelle fois sur le chemin du vaste monde.

En milieu de matinée il se retrouva à la gare de Cornavin. Il ne savait pas où il irait. Un coup d’œil aux horaires des départs lui apprit que de toute façon il avait au moins deux heures devant lui. Il choisirait au dernier moment en se laissant une fois de plus guidé par les signes. Il avait le temps d’aller retrouver sa lointaine enfance : il partit s’acheter une glace chez un des glaciers du quai du Mont-Blanc.

En sortant de la gare, une affichette fixée à une boite de vente de journaux lui attira l’œil : "Genève vote pour le Mont-Blanc". Il retourna à l’intérieur de la gare pour négocier un exemplaire du journal en francs français. Puis il se plongea dans la lecture des articles qui couvraient la une. "A l’unanimité moins une abstention, le conseil municipal de la villede Genève s’est prononcé en faveur de la protection internationale du Mont-Blanc. C’est la première fois qu’une grande ville prend ainsi position sur l’avenir de la montagne dont elle n’est finalement que "cliente", mais qui occupe une place privilégiée dans sa culture." Suivaient les noms de Jean-Jacques Rousseau et de Horace-Bénédict de Saussure. A coté, un professeur en écologie sociale parlait de la nécessaire préservation du patrimoine naturel et culturel, et du besoin de reconsidérer les aspirations réelles des sociétés urbaines. Dans une interview, un député vert italien parlait d’un projet "Espace Mont-Blanc" et s’insurgeait contre certaines réalisation récentes financées par l’Europe : "On nous avait promis un parc, on nous donne des parkings". Il insistait sur le besoin d’une réflexion globale incluant ttoutes les parties prenantes, et proposait l’inscription du massif du Mont-Blanc sur la liste du patrimoine mondial établie par l’UNESCO.

Joseph replia le journal et se mit à descendre la rue du Mont-Blanc. Tout se bousculait dans son esprit. "Il est peut-être trop tard", avait fini par dire Madeleine. Si elle avait raison, à quoi pouvait servir ce vote des Genevois ? Le Mont-Blanc avait-il mérité que tous viennent si tard à son secours ? Et pourquoi le journal n’avait-il pas un mot sur la ville et la vallée de Chamonix ?
Joseph s’arrêta. Loin devant lui, derrière la belle pyramide encore blanche du Môle, se dressait l’imposante barrière dominée par la cime presque irréelle du Mont-Blanc. Au fond, se dit Joseph, la montagne parfaite, c’est le Môle. Est-ce lui qui a fait partir de Saussure ? Il repensa à ce qu’il avait dit à Madeleine : peut-être aurait-il mieux valu qu’il n’y ait eut ni Môle ni de Saussure... Mais c’est idiot ! Il y a eu le Môle, il y a eu de Saussure, et aujourd’hui il y a le Mont-Blanc, le plus beau massif du monde. La vallée, ils l’ont bousillée !
Alphonse Allais voulait mettre la ville à la campagne. Ils ont fait mieux : ils l’ont mise à la montagne. Mais il reste la montagne.

Joseph repensa à Cesar Manrique. Son pays, son île, il l’avait sauvé en convainquant tout le monde, et non en s’enfermant dans un droit du sang et du pays qui ne pouvait que conduire à des frustrations et des conflits. Aujourd’hui, pour le Mont-Blanc, les Genevois indiquaient la même voie, et Joseph était content que, tout ’"clients" qu’ils soient, ils aient fait en direction du Mont-Blanc le pas qu’ils venaient de faire. Il se demanda en souriant s’ils cherchaient à réparer les dommages déclenchés par leur illustre ancêtre. Mais l’important n’était pas là. Il fallait surtout éviter de retomber dans le travers qui avait présidé aux commencements de l’affaire. Genève et les Messieurs avaient lancée celle-ci tout seuls, aujourd’hui Chamonix et ses gens voulaient la conclure tout seuls ! Madeleine avait raison : à suivre les vieilles ornières ... Joseph fit demi-tour, fourra le journal dans une poche de sa veste, et remonta la rue du Mont-Blanc en pressant le pas. De retour à la gare, il consulta de nouveau les horaires. Il n’avait plus de temps à perdre. Il trouva le guichet des relations internationales. Là il dût attendre un peu. Il s’adressa un sourire moqueur en sentant qu’une nouvelle impatience l’envahissait. Puis une voix dans un haut-parleur lui demanda ce qu’il voulait avec un accent qui le ravit. "C’est pour la France, répondit-il sans hésitation. Je sais qu’il faut partir de la gare des Eaux-Vives, mais pouvez-vous me donner un aller simple pour Chamonix-mont Blanc ?"

Les yeux clos, il sentit au halètement du train qu’il approchait du viaduc. Nul n’était prévenu de son arrivée. Il désirait retrouver seul sa terre montagnarde, être réuni au paysage tout d’un coup. Dans la grande courbe de la voie, son regard avait été tenté de discerner un toit familier, mais il l’avait évité pour savourer quelques instants encore son attente. Quand le train s’arrêta, il descendit, posa son sac à dos sur le talus. Par réflexe il fut tenté de se donner à la splendeur bouleversante des montagnes. Mais il sentit que, s’il était de nouveau dans sa vallée et avait le sentiment que rien de tout ce qui l’entourait n’avait cessé de l’accompagner, en même temps son cœur était empli d’un indicible désarroi. L’allégresse du retour ne parvenait pas à masquer les inquiétudes suscitées par tout ce qu’il percevait. Le grondement sourd de la ville et de ses échangeurs que lui apportaient les glissements doux du vent des adrets, le vrombissement des camions processionnaires, le mélange des gaz d’échappement et du parfum des mélèzes chauffés par le soleil, l’éclat des hautes neiges tremblant dans l’air lourd et sale que les pentes canalisaient vers la basse vallée de l’Arve : c’était ça sa vallée, maintenant !Et il voulait montrer à Madeleine qu’il n’était pas trop tard. Elle avait raison, bien sûr, quand elle disait qu’un homme seul ne pouvait rien contre tant de forces contradictoires. Mais il avait compris, hier soir en l’écoutant et ce matin à Genève, qu’il pourrait ne pas être seul.

Il allait demander à Madeleine s’il pouvait s’installer chez elle. Il allait essayer d’oublier les jours anciens où il avait été tenté de se battre contre sa montagne. Il se battrait pour sa montagne, pour le respect de tout de ce que ses beautés et ses forces suscitent dans le cœur de ses habitants et de ses visiteurs. Et il le ferait même si pour cela il lui faudrait habiter en face du grand versant de la Pendant dont l’avalanche, jadis un soir, lui avait pris Marie et l’enfant à naître. Oui, il retrouverait ce que la montagne alors lui avait enlevé : l’espoir d’un bel équilibre entre l’héritage du passé et les promesses d’une vie nouvelle.

Bernard Amy à partir d’un thème de Danièle Romatet

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