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"Le droit à l’espace sauvage"

Lucien Chabason, directeur de cabinet de Brice Lalonde, secrétaire d’Etat chargé de l’Environnement
Mountain Wilderness - Congrès d’Evian - Novembre 1988

Il me semble que ça (la notion de wilderness, NDLR) fait référence à quelque chose d’important, à savoir qu’il ne s’agit pas seulement de protection de l’espace ou des espèces, ou de l’écosystème, il s’agit d’une interpellation sur le rapport que des individus, ou une société, a à son espace.

Et c’est ce que Augustin Berque appelle, dans "le Sauvage et l’Artifice sur le Japon", la trajection, c’est-à-dire le rapport étroit de l’homme et de la nature et non pas simplement la protection de la nature. Car la protection de la nature, c’est un sujet connu, classique, qui s’est institutionnalisé, qui a trouvé ses traductions en termes juridiques, en termes institutionnels avec les parcs, les réserves, etc...

Là, on est dans un autre ordre. Je prends une idée qu’on trouve dans le document : la notion de sommet vierge. Vous avez des sommets qui peuvent être vierges physiquement, et puis qui ne sont pas vierges dans les esprits parce qu’ils ont été conquis. Et il y a donc dans le regard de l’homme quelque chose qui retire... et dans le regard de l’homme et dans le rapport qu’il a à une montagne quelque chose qui retire de la virginité à cette montagne avant même qu’il ait fait tout équipement. Alors il me semble que cette idée de "wilderness", elle répond à cela, c’est-à-dire à quelque chose qui est à la fois dans l’espace et dans nos comportements et à mon avis, c’est une avancée par rapport à nos concepts classiques, nos concepts classiques de protection.

La question, c’est de le traduire en termes concrets et je crois que cela interpelle différentes institutions y compris dans les espaces protégés. Il me semble d’abord qu’il faudrait faire un inventaire de ce qui existe en Europe sous cet angle : qu’est-ce qui nous reste comme espaces de grande profondeur, pas seulement en haute montagne, qui réponde à ce concept, et on verra qu’il n’en est pas beaucoup.

Et on s’intéressera particulièrement aux confins, aux confins entre Etats, aux confins entre régions. Il est frappant de constater que les régions des confins sont moins entropisées, moins gagnées, moins colonisées que les régions centrales : le Mont Thabor, aux confins des Hautes-Alpes et de la Savoie, l’Arvan, la région du côté de Sainte Foy Tarentaise entre l’Italie et la France en dehors du parc national de la Vanoise, et bien d’autres régions dans les Alpes du Sud. Ces régions sont donc extrêmement importantes dans les Pyrénées. Il y a également des régions de "wilderness" en Espagne dans le Haut Aragon dans le cœur de l’Espagne, dans l’Estramatour.

Il y en a dans d’autres régions du cercle alpin, de l’arc alpin pardon, et il me paraît nécessaire de procéder à un inventaire de façon à ce que le public sache de quoi on parle. Et il faut ensuite justifier un tel concept, l’émergence d’un tel concept par rapport aux attitudes, disons aux mouvements, aux revendications de protection qui ont été mises en œuvre jusqu’à présent.

Et il faut le revendiquer de mon point de vue, non pas sous l’angle de l’espace de la montagne espace de jeu, terme que l’on a vu apparaître, notion d’espace de jeu qui peut justifier aussi les choses les plus redoutables comme la transformation de la montagne encore skiable par exemple, ou de ski sauvage organisé, ou de toute autre activité.

Il me semble que ce n’est pas à ce titre que ce concept a un sens, mais plutôt au nom de la nécessité du maintien de la diversité de l’espace montagnard. Dans l’espace montagnard, il y a place pour de l’agriculture, de la forêt, des alpages, pour des villes, pour des stations de sports d’hiver, mais il y a aussi place pour des espaces totalement ouverts à, ou plutôt fermés à la pénétration aux activités mécaniques, au bruit, et réservés à l’aventure solitaire, que ce soit en moyenne montagne pour le ski de fond hivernal, la randonnée ou que ce soit pour l’activité sportive par exemple en haute montagne.

Donc, c’est le droit à la diversité, le droit à se perdre dans les immensités, le droit au silence. Et autrement dit, c’est la diversité de l’espace montagnard qui implique qu’en son sein on reconnaisse un droit à l’espace sauvage. Et il me semble qu’à ce titre-là, ce concept est défendable. L’idée de ne pas tout banaliser et de ne pas tout artificialiser.

Or le risque est là, le risque est là avec des stations de sports d’hiver qui... dont la logique technologique et économique les amène à capter des rivières pour les envoyer, pour renforcer des barrages dans les autres vallées, avec les pays qui acceptent encore et même qui développent les déposes de skieurs sur les glaciers, avec d’ailleurs le développement de l’héliportage d’une manière générale en montagne, avec l’exploitation forestière et le réseau de routes que cela engendre, avec la tendance à interconnecter les réseaux électriques de haute tension et par conséquent à passer les sommets des montagnes jusqu’à bientôt 2 300 m dans les Pyrénées pour aller en Espagne, au Mont Cenis pour aller en Italie ; bref, la tendance est à une connexion généralisée.

Dans les parcs nationaux, nous n’échappons pas à cette tendance, à la colonisation relativement étroite avec des refuges, des ouvertures de sentiers, un réseau extrêmement étroit pour la découverte du milieu montagnard et par conséquent pour son appropriation totale par l’homme, et pas seulement par le regard de l’homme.

On parle de plus en plus de gestion des espaces naturels, de gestion de la faune sauvage. Derrière le mot gestion, il n’y a pas de "wilderness" ; il y a de la rationnalité et une approche scientifique du rapport de l’homme au milieu, et pas du toute une approche de l’ordre du sensible bien que... et on voit dans nos parcs nationaux, dans nos réserves, le scientifique dominer de plus en plus sur l’approche humaine et sensible du milieu ; c’est une question importante pour les parcs nationaux.

Et à mon avis il faut réintroduire de la sauvagerie, et en tout cas — bon, je ne sais pas si le mot sauvagerie convient ; enfin, on a utilisé "wilderness", gardons-le — il faut réintroduire ça dans les parcs nationaux et peut-être supprimer un certain nombre de refuges et d’itinéraires qui ont été ouverts malencontreusement lorsque les parcs avaient absolument besoin de se légitimer socialement dans la région de leur établissement.

Voilà. Alors il me semble que c’est important, lorsqu’un mouvement se crée, qu’il s’explique bien au départ, qu’il ne s’enfonce pas dans le brouillard et dans l’ambiguïté, sinon on rejettera très rapidement ce qu’il porte. Or ce mot de "wilderness", il ne va pas de soi en Europe. Et s’il est mal compris dès le départ, le mouvement n’ira pas très loin je le crains.

Donc j’appelle plutôt à l’effort de définition, de clarification, car ce concept a sa justification dans la revendication du droit à la diversité, non seulement de nos écosystèmes, mais de nos pratiques et de nos représentations de l’espace._