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"Nul n’est prophète en son pays. Essayons tout de même."

Olivier Paulin, vice-président du GHM
Mountain Wilderness - Congrès d’Evian - Novembre 1988

Le Chablais est mon pays natal, doublement : je suis né à Evian, et je suis devenu alpiniste à la Dent d’Oche. Ne souriez pas : ce jour là, j’avais quatorze ans peut-être, la voie normale était dans le brouillard, le rocher glissant comme seul il sait l’être quand on a la terre grasse et noire des alpages sous les semelles, et il faisait froid malgré mes habits fourrés. Là j’ai découvert que nous habitions la terre : une planète sauvage. En bas était la civilisation : c’est à dire la protection, la chaleur, tout ce que l’homme a su accumuler pour se défendre d’abord pour l’oublier ensuite, hélas. En somme, il m’arrivait presque la même chose qu’au jeune prince Gautama, le futur Bouddha, au sortir de son palais surprotégé. Je découvrais la dure réalité du monde, et la lutte perpétuelle qu’avaient dû soutenir pour y survivre nos ancêtres, ces sauvages. Et le grand jeu qu’est l’alpinisme, comme tous les sports de nature, n’est qu’un hommage à cette sauvagerie : une course réussie, c’est dire : "Vois, vieille Terre, cq’un petit d’homme est encore capable de faire". Et une course manquée, c’est l’occasion d’une admiration sans borne pour cette nature qui, d’une chiquenaude, me renvoie à la nurserie dans la vallée.

Cette sauvagerie, c’est aussi la perception de l’espace : de la Dent d’Oche les vagues parallèles des sommets, qui culminent au Mont Blanc, sans trace d’habitation ou presque, sont irremplaçables pour moi, et valent presque celles, cent fois moins habitées pourtant, du Karakorum, mais où je ne puis aller tous les jours. Partir à pied, tout là-bas, vers Dieu sait quelles surprises, quelles aventures (le maître mot qui de lui-même implique l’absence d’aménagements). Car on ne m’ôtera pas de l’idée que le plus sophistiqué et le plus efficace des 4x4, ce sont mes deux pieds et mes deux mains.

Cette sauvagerie, c’est aussi la perception de l’infini du temps : une course dans la verticalité de l’urgonien, c’est des millions d’années remontées à pleines mains : un regard sur la courbe du Léman, c’est la vision de l’immense glacier du Rhône qui passait là autrefois : 1000 mètres de glace au-dessus de nos têtes de congressistes...

Infini du silence, quand bien le vent et les choucas sont de la partie...

Si j’étais né à Brest, la mer aurait joué le même rôle ; bienheureuse mer, "toujours recommencée", elle, ce qui fait qu’elle craint moins que nos montagnes les fureurs aménageuses des hommes (souvenons-nous en souriant de l’empereur perse qui la faisait battre de verges pour lui avoir détruit sa flotte de guerre bien mieux que ses ennemis grecs ; coups d’épée dans l’eau...).

Mais nos montagnes, elles, gardent toutes les cicatrices que lui infligent les hommes, et surtout, le moindre aménagement fait immédiatement s’envoler cette fugace impression de sauvagerie (le Grand Pan que chantait Félix Germain), qui est, en dernier ressort, ce que nous y cherchons.

Car l’alpinisme, vous le savez, est bien qu’un sport, n’en déplaise à Ruskin, c’est presque une religion, en tout cas un mode de vie, où s’équilibrent harmonieusement action et contemplation, ce qui un jour m’a fait dire que je menais une vie contemplative.

Donc, quand sur tous les fronts ce "terrain de jeu", comme disait Leslie Stephen, mais j’ajouterai "terrain de jeu métaphysique", est attaqué, je fini par me sentir comme l’Indien repoussé de plus en plus loin et de plus en plus à l’étroit dans ses "réserves", mot sinistre qui laisse présager soit le camp de concentration pour empêcheur d’aménager en rond, soit, puisque nous parlons de sauvagerie, le Sauvage du Meilleur des mondes d’Aldous Huxley.

Et donc, comme il y eut des guerres indiennes, je sors de ma réserve. Bien loin de moi cependant l’idée d’une vraie guerre. Tout au plus celle du Jihad, la guerre sainte, mais dans son vrai sens, que s’empressent d’ignorer les rois de la mitrailleuse : guerre à l’infidèle, oui, mais au pire de tous, celui que nous portons en nous, mes frères alpinistes. Sachons reconnaître en premier nos torts si nous voulons être crédibles face aux puissances que nous voulons attaquer. Balayons devant notre porte. Que disparaissent les ordures des sommets sans téléphérique, les cordes fixes infamantes (arête du Lion au Cervin, cette injure à Carrel ; pourquoi d’ailleurs ne voit-on personne dans le versant nord du col du Lion où Burgener cassait l’un après l’autre son piolet et celui de ses clients ?), les refuges même, "abcès de fixation" comme me disait un garde du Parc National de la Vanoise ; mais l’absence d’abcès n’est-elle pas une preuve de meilleure santé ?

Sachons reconnaître que nous avons aménagé aussi un peu trop (et pourtant, bonheur du Glacier Noir, de Bonne-Pierre, du Vallon des Etages, sans refuge). Imprégnons-nous de ces lignes de Daumal dans le Mont Analogue : "Lorsque tu vas à l’aventure, laisse quelque trace de ton passage, qui te guidera au retour... Mais si tu arrives à un endroit dangereux ou infranchissable, pense que la trace que tu as laissée pourrait égarer ceux qui viendraient à la suivre. Retourne donc sur tes pas et efface la trace de ton passage."

Ayons le courage d’effacer nos erreurs, mes frères alpinistes, afin que nul n’y retombe.

Utopie me direz-vous. Pas sûr, et de toutes façons j’ai horreur d’être du côté du manche, c’est si facile. C’est pourquoi j’adhère sans réserve à Mountain Wilderness, car souvenons-nous aussi de ce qu’écrivait Malraux dans La Corde et les Souris (qui n’est pas une histoire de souris alpinistes) : "Les hommes sont hantés par les songes, et les actions qui ont la couleur des songes aussi fortes que les dieux."_