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"Orientation générale et perspectives d’action"

François Labande, secrétaire général de Mountain Wilderness
Mountain Wilderness - Congrès d’Evian - Novembre 1988

Introduction

Début septembre se déroulait à Bise la fête de la montagne, manifestation de masse organisée par la section locale du Club Alpin Français, à laquelle je suis heureux d’appartenir. Concentration apparente, dispersion effective, immédiate des participants. Escalade, randonnée, parapente. La montagne était accueillante, elle n’a pas été agressée. Chacun a pu vivre sa part d’aventure intérieure à Bise.

Bise, dernier oasis sauvage du Chablais, Bise où nous convions demain les personnalités présentes, invitées au congrès de Mountain Wilderness, pour peu que le temps s’y prête.

L’alpage de Bise est situé sur le territoire de la commune de Vacheresse. De longue date, les habitants de Vacheresse ont renoncé à tout équipement touristique dit classique : pas de téléskis, interdiction des véhicules tout terrain, nulle construction de route inutile. C’est ce que nous appellerons le premier choix.

Un haut lieu des Alpes de Savoie est le plateau de Megève. La vocation touristique de Megève est vivace. Une clientèle huppée a fait la réputation de la station, pour la satisfaire Megève s’est efforcée de soigner le cadre et l’accueil, sans sacrifier le tourisme d’été. Les traces de l’agression, réelles, se font discrètes, les pylônes se distinguent à peine au-dessus des prés verdoyants, régulièrement fauchés, que les pistes modernes n’ont pas encore entaillés. Voilà donc un deuxième choix.

Chaque fois que je retourne en Briançonnais, dans la vallée de mes origines, la honte m’envahit. Puis-je donc encore aimer Villeneuve et la vallée de la Guisane ? Passe encore que ses habitants, depuis une trentaine d’années, aient sacrifié une vie difficile au mirage du tourisme hivernal, sans beaucoup gagner au change. Mais de ce cadre merveilleux, qu’avons-nous laissé faire ? Forêts de mélèzes saignées et mutilées, architecture urbanisée du pire des styles, c’est à dire sans aucun style, téléphérique digne de figurer dans des bandes dessinées futuristes... Et afin d’éponger un déficit chronique, on finit par accepter le "n’importe quoi" de la fuite en avant. Triste choix, triste sort. Etait-ce inévitable ? Est-ce donc irrémédiable ?

1- Constatations : analyse d’une situation critique

La fuite en avant semble être la règle dans les stations françaises. Le bon sens est bien loin de chez nous ! Le récent rapport du SEATM est brûlé sur l’autel de Clochemerle. Le SEATM, quézaco ? Le service d’étude et d’aménagement touristique de la montagne, sous tutelle combinée des ministères de l’Equipement et du Tourisme, publie à l’automne 1987 un rapport explosif sur l’évolution du marché des stations de sports d’hiver. Si explosif que ses conclusions ne seront connues que tardivement, et divulguées avec précautions !

L’Allemagne a pris les devants et précédé la conclusion la plus pessimiste du rapport du SEATM, en imposant des restrictions rigoureuses pour les constructions nouvelles sur le territoire fédéral. En France dans le secteur professionnel, seul le président du syndicat de l’hôtellerie se rallierait à une telle orientation.

Qui donc préconise l’attitude suicidaire de la fuite en avant ? Davantage de télés, plus de lits, plus de routes et ainsi de suite... Ce n’est même plus du commerce à l’américaine. Ainsi du projet pour l’instant stoppé de Carleveyron. Ainsi du projet plus lointain, mais tout aussi néfaste, d’un téléphérique menant au sommet du Mont Olympe, lieu sacré de la Grèce antique.

A qui revient d’encourager ce processus infernal ? A qui profite le "crime" ? A ceux qui ont le pouvoir de l’argent, et qui après avoir perçu le bénéfice de leurs investissements, s’en vont sévir ailleurs. A ceux qui ont le pouvoir politique et se font les champions de projets démagogiques, dans le genre de celui du domaine des Avenières.

Qui donc enfin paye les dégâts ? Faut-il poser la question aux contribuables de La Grave, qui connaissent le prix d’un choix délirant ? A ceux de Modane, qui s’attendent à recevoir les débris de Val Fréjus, la station mort-née ?

La politique de la fuite en avant, confortée par la perspective trompeuse des jeux d’Albertville, risque d’amener une crise grave en 1992. Elle induit en outre dès aujourd’hui la marginalisation d’une frange de plus en plus large des utilisateurs de la montagne. Le développement du ski de randonnée, qui draine une clientèle nouvelle vers les guides de haute montagne, est à présent freiné par le grignotage incessant des vallons vierges de tout équipement. Et que peuvent donc dire les accompagnateurs de moyenne montagne, lorsqu’ils voient disparaître les sentiers ancestraux sous les coups des bulldozers, traceurs de pistes de ski ou de routes dites touristiques ?

Qui sont les Indiens ? Il était de bon ton, chez les autochtones partisans de l’aménagement incontrôlé, de déclarer à leurs détracteurs : "nous ne voulons pas vivre comme les Indiens !" Certes, mais à ce que l’on sache, les dits indiens sont ceux que l’on repousse dans des contrées de plus en plus restreintes, avant de les parquer dans des réserves, quand elles existent ! Les parcs nationaux sont-ils voués à ce rôle ? Et les Indiens seront-ils dans l’obligation de ne pas s’aventurer hors des limites des parcs ? Ne riez pas, les Indiens, c’est vous ! Et quand ils s’insurgent, on tente de les exterminer.

2 - Conceptions : Aventure et consommation

Curieuse comparaison dira-t-on. Et pourtant ! 1492 marque la première manifestation de l’alpinisme au Mont Aiguille, en même temps que la découverte de l’Amérique. A la fin du XVIIIe siècle, la conquête du Mont Blanc fait pendant à la création des Etats Unis. Dans ces deux espaces de la planète, l’aventure est encore totale, et cela dure jusqu’au milieu du XIXe siècle.

Puis l’aventure se monnaye. Faut-il le regretter ? Certes non, puisque la capacité des Chamoniards, par exemple, à guider les voyageurs leur a permis de sortir à la fois de l’anonymat et d’une pauvreté relative. Sans doute est -il réjouissant de constater que certaines régions de montagne ont pu mettre en valeur des richesses naturelles jusque là insoupçonnées, afin d’atteindre un niveau de vie confortable. Encore convient-il de se demander si les fruits de cette exploitation naturelle ont été justement répartis.

L’équilibre devient plus difficile à maintenir, après la seconde guerre mondiale, lorsque l’aventure devient un produit de consommation. Sortis de longues années de privation, les peuples d’Europe occidentale se laissent griser par la tentation matérialiste, sans prendre la précaution d’assurer leurs arrières. De cette époque date l’habitude d’équiper la montagne, partout où cela semble possible. Notons en passant, que c’est aussi l’époque du développement de l’escalade artificielle et des expéditions lourdes. Mais à la différence de ces alpinistes qui, dans les années 70, vont inverser la tendance pour revenir à une escalade dite "propre" et aux expéditions légères, les communes montagnardes continuent à investir dans des équipements fixes, sans plan d’ensemble ni perspectives d’avenir sérieuses. Il est trop tard pour reculer ! Les nouveaux marchands ont déjà pris le pouvoir !

Dans les montagnes d’Europe, la surconsommation tend à tuer l’aventure. L’espace sauvage se banalise et devient un objet commercial. Rentable pour certains, c’est vrai, pourquoi dès lors leur jeter la pierre ? L’aventure n’est plus qu’un argument publicitaire. Qu’importe alors de tuer la poule aux œufs d’or ? Fortune sera faite et tant pis pour les générations futures.

Pourtant, la société moderne semble ne plus suffire à l’homme. Gavé de produits de consommation, celui-ci crie quand même famine. L’aventure intérieure devient alors l’échappatoire nécessaire. Comment expliquer autrement le besoin de retour à la terre, souvent difficile à négocier mais source d’une vraie richesse ? La possibilité de se fondre dans la nature, pour se couper momentanément des contraintes de la cité, est le véritable espoir de l’homme de l’an 2000.

Celui-ci risque de se trouver devant un problème insoluble : comment recréer le terrain d’aventure, saccagé par ses aînés ? Même l’Himalaya pourrait lui paraître mal adapté à ses aspirations, pour peu que les sites d’approche aux grands sommets deviennent les poubelles de la très haute montagne. Qu’on ne dise pas : c’est son affaire ! Le rôle des parents n’est-il pas de mettre la maison en ordre avant d’en laisser la jouissance à la génération montante ?

La question se pose donc, de savoir si l’espace montagnard doit être considéré comme un patrimoine culturel ou comme un gigantesque Luna Park ? Et c’est bien là que les avis divergent ! Ce n’est d’ailleurs pas l’apanage exclusif de la montagne d’être guettée par l’exploitation commerciale, ou même industrielle, outrancière. Pensons au désert ravagé par le Paris-Dakar, aux Calanques de Marseille toujours menacées par des projets immobiliers ou des routes touristiques ; mais rappelons-nous aussi le Larzac, qu’une fantastique bataille, gagnée grâce à la détermination de ses habitants, a sauvé d’une base militaire contestable.

3 - Démolitions : Les faux arguments

On nous dit : "Vous, alpinistes, n’avez pas le droit de vous approprier la montagne, celle-ci est à tout le monde." Non ! Quand tournent les hélicoptères, la montagne n’est plus à tout le monde ! Ultime produit de la société de consommation, l’hélicoptère est le premier destructeur de l’esprit d’aventure. La facilité qu’il apporte dans les sauvetages a largement contribué à banaliser le risque de l’engagement. L’hélicoptère au service de l’alpiniste en détresse, autre argument trompeur avancé par les inconditionnels du rotor. Jamais la nécessité d’assurer des sauvetages difficiles ne justifiera de pratiquer les déposes touristiques sous le prétexte de rentabiliser les appareils.

Certains prônent la loi des "bien nés" : les "natifs de la vallée", seuls décideurs ! Et de quel droit ? Ne sont-ce pas, dans quelques cas malheureux, les mêmes qui prétendent coloniser les vallées népalaises ? Nier au touriste, bailleur de fonds ne l’oublions pas, le droit de superviser l’organisation de son cadre de vie, n’est-ce pas scier la branche sur laquelle on est assis ?

Les équipements créent des emplois, rabâche-t-on ! Mais quels emplois ? Les paysans chassés de leurs terres, éblouis par le mirage de l’or blanc, sont devenus les O.S. de la neige, sans patrimoine ni protection sociale efficace. Leurs femmes s’épuisent à la plonge dans les arrière-cuisines des hôtels saisonniers. Est-ce vraiment un progrès ? Heureux doivent-ils être, paraît-il, de conserver un emploi, mais pour combien de temps ? Ne va-t-on pas chercher les ouvriers des nouveaux chantiers de la Tarentaise jusque dans la banlieue de Chambéry ?

On entend parfois encore : "les montagnards ne veulent plus sentir la vache !" OK, Maintenant ils sentent le fuel : belle promotion... A mettre dans le même sac, l’argument néo-colonialiste du bienfait de la civilisation occidentale : l’intrusion violente des expéditions lourdes au Pakistan risque fort de faire baisser le nombre de centenaires dans la légendaire vallée de Hunza !

On nous rebat les oreilles avec la notion de démocratisation, soit disant colportée par les équipements touristiques. Après être passé à la caisse ? Comme l’a si bien exprimé Pierre Chapoutot : "l’accès à la montagne doit se payer d’une façon ou d’une autre, par l’effort ou par l’argent, cela fait de toute façon des élus et des exclus. La véritable démocratisation, c’est celle qui permettra à chacun d’avoir une part, sans pouvoir aspirer à la totalité."

4 - Dénonciations : Arrêtez le massacre !

A Biella, il y a un an, naissait Mountain Wilderness. Evoquant l’état des lieux, Patrick Gabarrou disait alors avec force : " il faut parfois savoir dire Stop !" A quoi, et pourquoi ?

Il faut s’interroger sur le bien fondé des routes inutiles et dangereuses. Une route tracée, c’est la première marche d’un escalier démentiel. Une route... et suivent les projets d’équipement de toutes sortes que l’on s’était bien gardé de révéler plutôt. Voulez-vous un exemple ? Le projet de route forestière sur l’Envers à Seytroux, à 20 km d’ici, présente un tracé contestable en tous points, sauf pour ceux qui souhaitent s’en servir en vue de l’exploitation de graviers. La route serait utile à l’alpage certes, mais dans le cas de Seytroux un projet différent existe, qui protège le milieu naturel. A condition qu’une barrière réserve cette route à l’usage exclusif des alpagistes. Un dossier sur ce sujet est disponible au secrétariat du congrès.

Il faut peut-être remettre en cause l’option du tout touristique, adopté dans la plus grande partie des Alpes françaises, au détriment de l’aide à l’agriculture et à l’artisanat de montagne, contrairement à ce qui s’est fait dans certaines vallées de Suisse ou d’Autriche ?

Il faut réfléchir sur le développement anarchique du parc des remontées mécaniques ; les liaisons inter stations détruisent petit à petit les derniers vallons sauvages des Alpes, mais aussi des Pyrénées. Tout cela pour obéir à la loi de la concurrence sauvage, que l’on prétend nécessaire à la survie d’une station et de ses habitants.

Il faut peut-être s’opposer à l’héliski, à la situation créée dans le val d’Aoste, entretenue sur le plateau de Trient, au Pigne d’Arolla, au Mont Rose pour ne citer que quelques exemples fameux et fâcheux. A Pierre Mazeaud qui vient d’adhérer à Mountain Wilderness, nous demandons ici qu’il renonce solennellement, de façon définitive, à présenter tout projet tendant à rétablir l’héliski, même partiellement, sur le territoire français.

Il faut contester les engins motorisés tout-terrain, 4x4 et motos dites vertes, mettre en échec toute tentative de compétition organisée de cette nature en zone montagnarde. Entreprise qui risque de devenir de même nature, même si les concurrents ont des skis aux pieds, le Raid Blanc de l’organisation Thierry Sabine devrait être remis en cause avec une détermination analogue.

Il faudrait contrôler l’exploitation des nouvelles constructions en haute montagne. Si le nouveau refuge des Cosmiques se justifie, équilibrons l’affaire en nettoyant les alentours : l’ancien refuge Simond, l’ancienne gare des glaciers et les câbles attenants, et pourquoi pas certaines remontées mécaniques devenues inutiles...

Il faudrait enfin revoir les équipements par câbles ou cordes fixes. Pourquoi ne pas donner l’exemple en retirant les câbles de la traversée de la Meije, en mettant sur pied une expédition internationale au K2, pour retirer les cordes fixes de l’éperon des Abruzzes. Mais cela ne suffirait pas, il faudrait proposer au Pakistan l’établissement d’une convention, par laquelle les expéditions futures s’engageraient à ne plus câbler le second sommet du monde.

Pourquoi toutes ces interrogations ? A L’intention des générations futures, qui avec le recul du temps pourront juger si, oui ou non, nous étions sur la bonne voie. Il sera dès lors plus facile de construire sagement plutôt que de réparer les dégâts.

5 - Organisation : Contre pouvoir et Contre propagande

Qui sommes-nous donc pour prétendre donner des leçons ? Qui représentons-nous, pour avoir l’audace de nous ériger en contre-pouvoir ?

Les membres de Mountain Wilderness sont tous des utilisateurs de la montagne. Prés de la moitié des congressistes sont, à des titres divers, à temps partiel ou à temps complet, des professionnels. Ceux-ci vivent en montagne, grâce à la montagne. Nous comptons parmi nous des guides, les meilleurs d’entre eux, des moniteurs de ski, petits commerçants, éducateurs, écrivains ou journalistes spécialisés, employés ou chefs d’entreprises directement liées au tourisme alpin. Certains ont des responsabilités dans la gestion des communes de montagne. Tous ressentent un intense besoin d’activité physique ou d’expérience intérieure, que leur permet - ou leur a permis - le domaine de la haute montagne. Tous veulent prendre leur destin en mains, nul ne veut plus se soumettre à la loi d’un maître insaisissable.

Depuis le début de l’ère touristique les Alpes d’abord, entraînant les Pyrénées, puis les massifs extra européens, se sont pliées aux lois des mécanismes économiques, et à elles seules. A l’exception de quelques îlots communautaires, qui avec un siècle d’avance ont organisé un avenir équilibré, les régions de montagnes n’ont pas eu les moyens, ni peut-être la volonté, de s’opposer à la puissance de l’envahisseur. Aujourd’hui le pouvoir économique, sinon politique, échappe totalement aux montagnards. Il est temps de reprendre, ou bien à défaut, d’instaurer un contre-pouvoir, suffisamment efficace pour préserver l’avenir.

Seule l’union de toutes les catégories d’utilisateurs pacifiques de l’espace montagnard pourra fonder ce contre-pouvoir. Dans ce but, il sera nécessaire de renoncer à tout corporatisme, mais également à tout extrémisme, qui ne pourrait que casser l’union nécessaire.

Soyons plutôt maximalistes ! C’est à dire renonçons à nos extrémismes "petits-bourgeois", pour rassembler la plus large frange de la population concernée, sur des objectifs essentiels, afin de remporter des victoires décisives.

Cette stratégie nécessite la reconnaissance publique : tout contre-pouvoir doit assurer une contre-propagande. Il faut pour cela s’assurer des bases solides, au niveau de l’organisation certes, mais davantage au niveau des idées.

Cela pour dire qu’aucune action, aussi spectaculaire soit-elle, ne peut-être efficace si elle ne débouche pas sur des résultats concrets. Ainsi de la proposition nettoyage du K2, évoquée tout à l’heure.

Certes les actions spécifiques sont destinées à une prise de conscience du grand public tout autant qu’à un milieu fermé. Dans ce but - mais dans ce but seulement - elles pourront revêtir un caractère spectaculaire, et seront relayées par les grands moyens d’information. Ce n’est pas un bulletin confidentiel qui permettra d’élargir l’audience de Mountain Wilderness. C’est la grande presse écrite et audiovisuelle. Il ne doit pas y avoir de honte à l’utiliser, dans les limites compatibles avec nos principes de base.

Ni déviation, ni récupération : Mountain Wilderness doit rester fidèle à ceux qui lui ont confiance. Cela ne sera sans doute pas toujours facile. A vous de veiller au grain. S’il est nécessaire d’écouter des avis contradictoires, s’il est agréable d’être porté par des associations de défense de l’environnement en général, de l’espace montagnard en particulier, nous espérons rester maître de notre destin.

Pourquoi faire ?

6 - Propositions : Rénover l’espace montagnard

Rénover l’espace montagnard, c’est d’abord tenir compte de ce qui existe, même si cela ne nous plaît pas toujours. Enfin... de presque tout ce qui existe : inutile de redonner la liste des gros nettoyages à envisager.

Les structures en place constituent la base de la rénovation. Il ne s’agit pas de les détruire, mais d’en améliorer le fonctionnement, d’en infléchir le développement, afin d’aboutir aux équilibres nécessaires.

On pourrait, dans un premier temps, essayer de responsabiliser les constructeurs, mais je doute du résultat. Dans leur rapport avec la montagne ils ont, c’est le cas de le dire, une pierre à la place du cœur. Que leur importent par exemple, les dalles granitiques du Grimsel, uniques en Europe, quand il s’agit de construire un barrage du troisième type ? Certains objecteront qu’un pays acquis de fraîche date au gel du nucléaire doit en compensation trouver d’autres sources d’énergie. C’est vite oublier l’une des conclusions du rapport sur l’énergie, récemment publié en Suisse, préconisant un investissement de matière grise vers les économies d’énergie. Un problème de fond est ici à résoudre, qui remet en cause quelques postulats de notre société de bien-être matériel. Soyons modestes, les solutions ne sont pas si simples et les enjeux sont complexes.

Une action plus traditionnelle consiste à tenter de perfectionner l’espace protégé. En quantité par le raccordement de parcs voisins, par la création de zones intouchables. En qualité, quitte à reconnaître certaines erreurs, pour reprendre la conception de parc national. Il serait intéressant dans ce domaine de proposer deux projets concrets.

L’un d’eux consisterait à reprendre le règlement relatif au parc du Mercantour, voire ses limites en les élargissant : lâcher du lest sur les dispositions tatillonnes mineures, reprendre l’avantage sur les grandes options telles que l’interdiction totale de construire et de chasser.

L’autre projet va être discuté dans un instant en commission. Italiens, Suisses et Français sont associés dans ce but : il s’agit du futur parc international du Massif du Mont Blanc. Souhaitons d’aboutir à une réalisation exemplaire, agréée par toutes les populations concernées, qui soit un modèle réussi d’aménagement équilibré, contrôlé de la montagne. La réalisation d’un tel projet demande l’intéressement des pouvoirs publics au plus haut niveau. A nous de les convaincre.

Il n’est pas facile, dans le contexte français, de tenter de restaurer des activités économiques oubliées. Ce sera néanmoins nécessaire. Si les Alpes Bernoises et Uranaises présentent aujourd’hui un visage relativement équilibré, c’est grâce à une politique d’entraide qui a permis de soutenir l’agriculture traditionnelle. La vallée du Diemtigtal fournit un remarquable exemple d’équilibre entre activité pastorale et touristique. Organisons des journées de rencontre afin d’étudier l’exemple et de l’adapter ailleurs s’il n’est pas trop tard. Mountain Wilderness pourrait prendre en charge un tel projet.

Comme le propose Patrice de Bellefon, depuis sa Bigorre lointaine, demandons aux pouvoirs publics de mettre en œuvre la revalorisation de l’élevage de montagne, la revalorisation de l’enseignement agricole. Acceptons-en le financement par le biais d’une solidarité nationale dont les classes moyennes c’est-à-dire nous-mêmes, feraient provisoirement les frais.

D’autres activités traditionnelles pourraient être réveillées, sous une forme neuve et attrayante. Il s’agit de l’artisanat montagnard. Pourquoi ne pas prendre exemple sur la réussite de la Provence, qui s’est lancée avec succès dans un artisanat bien léché ? La mise en œuvre de techniques modernes, accompagnée de subvention à l’investissement - n’existe-t-il pas un ministère du commerce et de l’artisanat ? - permettrait à certains montagnards de rester au pays sans crainte de sentir la vache. Encore faudrait-il que les traditions artisanales ne tombent pas dans l’oubli. Il y a urgence.

Toujours en s’inspirant de la Provence, mais dans ce domaine le train est en marche, il faudrait envisager une relance de l’animation culturelle. Gros problème : à qui s’adresse-t-elle actuellement ? L’occupation très saisonnière des grandes stations ne favorise pas, pour l’instant, l’apparition d’une forme de culture spécifique aux pays de montagne. Si Jack Lang nous écoute, qu’il en prenne donc bonne note !

Infléchir le développement des communes de l’arc alpin, ou d’autres, passe par la proposition d’un tourisme différent. Dans cette optique, nous allons lancer l’idée de "contrats Mountain Wilderness", auxquels nous souhaitons associer le Ministère du Tourisme, contrats passés avec les municipalités intéressées.

Ce projet doit faire l’objet d’un débat en commission. Les grandes lignes de ces contrats seraient les suivantes. Arrêter localement le développement d’équipements lourds, créer des "poches" incontournables visant à empêcher les liaisons inter massifs. Promouvoir les activités sportives de nature, mais aussi les expériences de relance de l’artisanat ou de la culture - ne serait-ce que par la création de bibliothèques. Améliorer la qualité de l’accueil en s’inspirant des exemples, suisse pour les chambres d’hôte, autrichien pour l’hôtellerie de type familial.

Attention ! La barre serait haut placée : pas question de vagues promesses en échange d’une subvention... Les premiers contrats seraient passés après les municipales de 1989, et l’engagement vaudrait jusqu’aux prochaines échéances, soit 1995. L’aide éventuelle des pouvoirs publics serait soumise à un strict respect des clauses du contrat.

En échange, la commune signataire d’un contrat Mountain Wilderness pourrait bénéficier d’un label original, qu’elle utiliserait pour sa campagne promotionnelle, et nous pourrions lui faciliter l’accès à des reportages mettant en valeur ses réalisations. Enfin, le Ministère du Tourisme pourrait s’y associer, c’est ce que nous souhaitons, en attribuant des subventions appropriées. Encore une fois, c’est à toutes les parties concernées que s’adresse cette proposition. Nous espérons aboutir, par ce biais, à un consensus, de préférence à des conflits.

7 - Internationalisation : dépasser les querelles de clocher

Les thèmes d’action proposés ont l’inconvénient d’être ponctuels, et d’une incidence limitée. Il faut donc les compléter par une stratégie plus globale, à long ou moyen terme. Cette stratégie ne peut être qu’européenne. Applicable aux Alpes, elle pourrait être développée dans un premier temps sur les Pyrénées, puisque deux Etats seulement sont en cause.

La base d’une loi-cadre existe, qui devrait permettre l’établissement d’un équilibre durable pour la montagne. C’est le compte-rendu du symposium international dur l’avenir des Alpes, rédigé à Trente en septembre 1974. Ce document n’a pas vieilli, tout juste avait-il besoin d’un coup de chiffon pour enlever la poussière. Ce coup de chiffon a été donné à Biella, voici tout juste un an. Ce texte est disponible au secrétariat du congrès.

Mais au fait, que s’est-il passé au juste depuis 1974 ? Rien, l’Europe communautaire a sans doute estimé que d’autres problèmes devaient être résolus en priorité. On nous le fait d’ailleurs savoir de tous côtés. A force de le dire, les années passent, et les aménageurs se sentent les mains libres.

Il serait temps de réactiver toutes les instances qui, au sein de la C.E.E., peuvent œuvrer à la recherche des équilibres en pays de montagne. Intergroupe parlementaire créé sous l’impulsion de Carlo Alberto Graziani. Direction générale XI, chargée de l’environnement, à Bruxelles. Et à la tête même de la C.E.E., Jacques Delors, apparemment très sensible à la notion de protection de l’environnement.

La prise de conscience, suivie d’effets, au niveau de la C.E.E., contrebalancerait efficacement certaines initiatives locales malheureuses. Si la loi de décentralisation, conçue par Gaston Deferre, partait d’un excellent sentiment, elle a eu des retombées secondaires néfastes. La loi montagne, tenant compte de la décentralisation, a favorisé la prolifération des manifestations de chauvinisme. Sans doute ces lois sont-elles arrivées trop tôt, dans un pays mal préparé à prendre son avenir en mains.

La vocation de Mountain Wilderness est internationale, mondiale même. Procédons par étapes. Tentons de provoquer l’élaboration d’une loi-cadre pour l’ensemble des Pyrénées, par un accord franco-espagnol. Passons rapidement à l’échelon des Alpes, grâce à une action sur le pouvoir politique communautaire, combinée avec une concertation honnête, mais sans concessions, avec les autorités locales.

Nous n’avons rien à perdre. Au contraire, si nous sauvons le patrimoine auquel nous sommes attachés comme à une terre qui nous a vu naître, les générations futures déposeront des couronnes sur nos tombes, où l’on pourra lire : "Merci à Mountain Wilderness".

En guise de conclusion

Nous ne sommes pas les premiers à vouloir prendre la défense de la haute montagne, et de la montagne en général. Mais il faut assurer le relais de toutes les associations qui, avec des moyens souvent limités, se sont épuisées dans le même combat. Nous-mêmes, nous risquons aussi de perdre des plumes dans cette lutte inégale. Nous serons alors heureux de voir se tendre des bras neufs, qui viendront à la relève. Tous les efforts consentis, séparément ou en commun, par ceux qui aiment la montagne, finiront par porter leurs fruits.

Soutenus par eux, nous sommes également solidaires de tous ceux qui défendent un art de vivre sur la planète. La terre, plaine ou montagne, désert ou zone à forte densité, la mer et le ciel, forment notre univers, et nous devons le sauvegarder. Comme l’a si bien fait comprendre Hubert Reeves, nous sommes poussière d’étoile. Les étoiles ont engendré notre planète et la vie qui nous est chère. L’intelligence de l’homme permet d’envisager les prolongations, dans un univers où ne devions que passer. Prenons garde de ne pas laisser à l’homme en noir le soin de siffler avant terme la fin du temps réglementaire.
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