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"Petit traité de l’alpinisme - et de ses dérives..."

Samivel
Mountain Wilderness - Congrès d’Evian - Novembre 1988

A propos d’une certaine ambiance que je crois favorable à toutes les dégradations des espaces naturels, en haute montagne comme ailleurs, c’est un exposé essentiellement critique qui d’ailleurs n’engage que votre serviteur.

Il est intéressant de noter qu’actuellement certaines entreprises qualifiées d’exploits et saluées de façon fracassante, provoquent deux types de réactions. Sur le seul plan sportif, tant elles bouleversent les règles du jeu et annulent les limites admises, elles sidèrent, provoquent une espèce de scandale, d’ailleurs parfois secrètement admiratif. Tandis que sur celui de l’intellect, c’est leur absurdité évidente qui saute aux yeux.

Il est par exemple absurde au regard du bon sens commun d’user de skis pour descendre l’épaule du Cervin, ou de s’élancer en surf de tel 8000 himalayen (et, entre parenthèses, désastreuse conclusion, payer la note au premier tournant...)... absurde de faire le Mont Blanc, aller-retour, au pas de course, aux fins de battre la pure fiction d’un horaire ; inepte et polluant de faire déposer par hélicoptère un véhicule au sommet afin d’en effectuer la première descente "en auto". Et pour conclure la série, rappelons l’exploit esthétique - si l’on peut dire - du barbouilleur qui, grâce toujours à un hélicoptère, mécanique à propos de laquelle on peut répéter, sur un tout autre sujet, ce qu’Esope, sauf erreur, disait de la langue : à savoir qu’elle est la meilleure et la pire des choses... - qui, grâce donc à un hélico, se fit hisser sur les arêtes du Mont Blanc et là, exécuta une "œuvre d’art", selon les normes de M. Christol, en arrosant au jet de peinturlure jaune, verte ou rouge, les infortunées "neige d’antan" ; celles dont au siècle précédent un grand poète nommé Shelley écrivait : "Elles sont comme un autre monde illuminant le nôtre ; elles semblent un songe plutôt qu’une réalité ; elles sont si pures, si célestement blanches..."

Entre ces deux attitudes, il est évident qu’il s’est passé quelque chose. Et pour tâcher pour mieux saisir les origines et les causes d’une telle évolution, il est nécessaire d’élargir le débat au niveau d’un examen critique - et succinct - de la civilisation contemporaine. Car, sur le plan restreint qui nous occupe, il s’agit ici des effets plus ou moins voyants de causes beaucoup plus générales.

Contrairement aux affirmations répétées, et même martelées, d’une certaine propagande, la société de production - consommation et ses corollaires technologiques n’ont cessé de restreindre le domaine des libertés, par conséquent les possibilités d’expression personnelle. Et ce ne sont pas des succédanés risibles, comme par exemple "la personnalisation" d’une carrosserie, qui nous feront changer d’avis.

Or, et bien entendu, surtout chez les êtres jeunes, la possibilité pour chacun de nuancer les actes et les objets selon des goûts, un tempérament particulier, non interchangeable, n’est que la manifestation d’un puissant instinct de survie ancré dans les gènes de l’espèce ; et la satisfaction normale de cet instinct est une condition de plein développement de l’individu, de bonne santé physique et morale.

Les contraintes actuelles, qui, logiquement, doivent s’avérer de plus en plus pesantes, grâce entre autres à l’avènement généralisé de l’informatique, en soi admirable outil de libération s’il n’était immédiatement utilisé par des puissances anonymes, en premier lieu celle de l’Etat... ces contraintes donc prennent en fait l’allure de brimades qui ne cessent de se manifester dans la vie courante, les conditions d’existence dans les grandes agglomérations urbaines, les activités professionnelles, etc... Cet état latent d’insatisfaction profonde, malheureusement lot de nombreux contemporains, engendre à foison des stress, des tensions, et aussi des réactions de natures très diverses... Il existe un lien entre les entassements humains du métro et l’escalade solitaire des grandes parois... D’autres carrément destructrices, rudimentaires et anti sociales, car détruire est encore un acte créateur, mais négatif. Et telle bande de voyous ou autres sous-développés mentaux se livrant à un casse ou à une casse monumentale, en réalité s’exprime de la seule façon qui demeure à sa portée, et qu’elle est capable d’imaginer.

Nous partons à présent de l’hypothèse d’individus normaux, non pervertis... La pratique de la montagne, comme celle de la plupart des sports, comme la recherche de l’aventure vécue, constitue en soi un certain mode d’expression, individuel, ou collectif s’il s’agit d’une équipe. Il existe naturellement une échelle des valeurs, et l’activité sportive, malgré parfois l’usage d’un vocabulaire analogue, n’est nullement comparable à la scientifique, l’artistique ou la littéraire.

L’alpinisme, tel qu’il a été traditionnellement pratiqué durant plus d’un demi-siècle, fournissait un bon ersatz, spatialement limité mais complet, de l’aventure totale, celle qui suppose l’homme en prise directe avec les forces de la nature. A sa véritable "belle époque" qui comme tant d’autres choses s’est évanouie après la guerre de 14, les "grandes premières" et leurs variantes étaient encore nombreuses à cueillir, et en conséquence leurs auteurs pouvaient "s’exprimer", s’imposer à des entreprises qui leur apportaient honneur et considération au sein du petit monde alpin. Le fait qu’il s’agissait d’un très petit monde n’avait que peu d’importance puisque ces succès, ignorés du grand public, s’auréolaient de la gloire réservée aux chapelles et aux initiés.

Par la suite, les espaces vierges se raréfiant, s’est développé l’esprit de compétition, parfois détourné comme on l’a vu pour l’Eiger, à des fins idéologiques et politiques.

Désormais, on luttait contre la montagne, et aussi contre les autres.

Les années s’écoulant, processus inévitable en Occident, les formes classiques de la découverte alpine s’estompaient définitivement. Mais le besoin d’expression, de mise en valeur personnelle, subsistait. Il ne restait qu’à découvrir d’autres critères de sélection, et, très rapidement, n’importe lesquels.

Par ailleurs, au cours des récentes décennies, on assiste à la multiplication de nouveaux sports dont la montagne fournit l’occasion et le décor, mais où elle ne joue plus, sous une forme ou une autre, qu’un rôle d’obstacle de ban d’épreuve, de "faire-valoir". Inutile de les énumérer.

Je ferai seulement ici une courte remarque d’ordre général. Elle peut contribuer à éclairer le problème des motivations : toutes les disciplines sportives qui comportent une lutte contre la pesanteur, une annulation ou une neutralisation partielle ou totale de celle-ci, s’insèrent dans un ensemble de comportements qui se sont exprimés dans le mythe d’Icare, lequel est centré autour d’une tentative d’envol. J’en ai parlé ailleurs, en particulier dans "Hommes, cimes et dieux", et bien entendu, des analystes comme Bachelard, Desoille, et d’autres ont noté ce vieux désir de libération du poids qui plonge ses racines dans les profondeurs de l’inconscient. Sur le plan des activités techniques ou sportives, il s’agit de la transposition physiologique, élémentaire, matérielle, d’une impulsion instinctive et universelle qui, à un tout autre niveau, aboutit à la quête des mystiques... D’où le symbolisme de certaines images de chute et d’ascension, le plus ou moins vague substrat idéaliste imprégnant certains textes classiques de la littérature alpine. Je ne suis d’ailleurs pas certain que ces analogies n’engendrent pas de dangereuses confusions, et, psychologiquement, au moins en Occident, n’aboutissent à l’erreur ou à l’impasse. Je ferme la parenthèse.

Confondant sous le même terme "montagne", une vaste entité naturelle, ensemble de formes, d’êtres spécifiques, réceptacle d’énergies, avec les activités sportives qu’elle suscite (une telle confusion - c’est un comble - apparaît aussi dans les dictionnaires !), elle illustre éloquemment, sur le plan qui nous occupe, la rupture entre l’homme du XXe siècle et le reste de l’univers vivant et se traduit d’abord par un état latent de profonde inattention.

C’est un fait de société. L’on ne peut isoler ici les excès ou ravages dont nous nous préoccupons, des causes lointaines qui les ont engendrés. Cette rupture peut d’ailleurs aller si loin que l’alpinisme, quand il se trouve réduit à "la grimpe", c’est-à-dire un flirt poussé avec la pesanteur, et le ski, réduit à "la glisse", c’est-à-dire à la volupté de la planche à savon, tendent à éliminer pour finir le décor alpestre lui-même, devenu inutile et superfétatoire.

Si l’on insiste ici sur l’évolution des attitudes, et le développement très visible d’un non-sentiment de la montagne, c’est que cette analyse rapide nous mène à d’inéluctables conclusions.

A partir du moment où ce qui compte essentiellement n’est plus un contact - combien enrichissant - et aussi foncièrement désintéressé, avec l’univers vivant en général et l’alpestre en particulier, mais une expérience égocentrique où seuls prennent de l’importance le "héros", entre guillemets, son "défi" et son "exploit", encore entre guillemets, toutes les conditions se trouvent psychologiquement réunies pour favoriser la destruction accélérée du milieu alpestre et à tous les niveaux. Quand on adopte à l’égard de la nature une technique de viol, elle cesse d’être aimée pour elle-même, donc respectée. Elle est, en un mot lourd de sens, désacralisée ; et le mauvais exemple est contagieux. Ce comportement ruineux se trouve dans une certaine logique non seulement justifié mais célébré, accepté désormais sans réaction par une foule de suiveurs plus ou moins manipulés par les médias. Ceux-ci auraient ici un rôle immense à jouer sur le plan éducatif. C’est hélas, de toute évidence, assez rarement le cas.

"Première du Grépon en patins à roulettes", face nord des Jorasses avec un handicap de 20 kg, concert, ou plutôt bastringue de pop au sommet du Mont Blanc, macro projection de pub sur les dalles du Dru, méditation d’un simili gourou sous la cascade de Pissevache, ferrailleries diverses ou "structures" complantées sur les ex "cathédrales de la terre", etc... il n’est, il ne sera, si nous n’y prenons garde, nulle sonnette, sornette, vandalisme ou pollution plus ou moins déguisée qui ne trouve complice médiatique, thuriféraire officiellement enthousiaste ou secrètement appointé. Les premiers intéressés, dans tous les sens du terme, c’est-à-dire les montagnards, s’apercevront-ils enfin qu’un tel laxisme aboutit à occire la poule aux œufs d’or ?

Il y a déjà plusieurs décennies, l’ultime dessin d’un certain album montrait un choucas perché sur un pic définitivement désert, avec pour légende : "Enfin seul !"

Espérons de tout cœur qu’il s’agit là d’une fausse prophétie, aussi fausse que celles des futurologues._