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"Pour une politique cohérente de la montagne"

Antoine Waechter, candidat des Verts aux élections présidentielles de 1988
Mountain Wilderness - Congrès d’Evian - Novembre 1988

Bien, je vous remercie tout d’abord de m’avoir invité, et c’est bien volontiers que j’apporte mon appui et celui des Verts à l’initiative que vous prenez.

Cette notion de nature sauvage, de nature inviolée qui est contenue dans votre démarche, ça n’est pas finalement une notion qui date d’aujourd’hui, et ce n’est peut-être pas un hasard d’ailleurs que votre groupe français naît ici puisque l’un des chantres précisément de cette notion a été un des naturalistes, est un des naturalistes genevois : Robert Hainard.

Cette notion de nature inviolée, elle trouve en réalité, je dirai ça, d’abord une fonction culturelle. L’espèce humaine serait finalement bien seule sur cette planète si elle n’avait en face d’elle qu’elle-même. Et chaque fois que nous nous déplaçons dans un espace qui a été humanisé, c’est encore l’homme que nous rencontrons. Le dialogue ne peut s’établir qu’avec ce qui n’est pas humain, et ce qui n’est pas humain c’est précisément la nature dans ses multiples expressions.

Voilà pourquoi, culturellement, psychologiquement, nous avons besoin d’espaces inviolés. Il n’est pas nécessaire d’ailleurs de pouvoir y accéder ; il suffit de savoir que cela existe. Dans les années soixante-dix, des sociologues avaient étudié la relation que l’homme des villes avait avec la forêt, et les enquêtes avaient montré qu’il n’était pas nécessaire que ce public aille dans la forêt pour sentir la nécessité qu’elle existe. Il suffisait qu’il sache qu’ils peuvent y aller et en tout cas qu’elle existe.

La montagne, incontestablement, c’est aujourd’hui le refuge de ces espaces inviolés. Pas seulement d’ailleurs la nature spontanée, on la retrouve aussi dans les fleuves indomptés, mais c’est tout de même là, là que l’on retrouve à la fois l’eau claire, celle qui malheureusement est devenue trouble, polluée en plaine. C’est là que l’on retrouve le silence, les silences alors que partout ailleurs la technologie envahit de son vacarme notre espace, nos milieux de vie. C’est également là que l’on retrouve encore la beauté où l’homme précisément n’a laissé aucune empreinte.

Mais il est vrai aussi que depuis maintenant quinze ou vingt ans la montagne a été profondément agressée, et que ces agressions semblent vouloir redoubler aujourd’hui avec l’apparition d’une civilisation des loisirs, et la volonté de capitaux, de s’investir dans cette nouvelle industrie. Mais c’est aussi vrai paradoxalement que dans le même temps la plupart de ces stations alpines, comme du reste le béton que l’on a réalisé le long des côtes, ces stations alpines qui pour beaucoup d’entre elles connaissent des difficultés financières, alors même que le potentiel de clientèle est en train de stabiliser.

Seulement, emportées dans une course, dans une espèce de compétition entre elles, chacune tente aujourd’hui de réaliser un suréquipement pour récupérer cette clientèle qui devient plus rare. Il faut en effet qu’une résistance se développe ; il faut affirmer clairement de toute façon cet espace montagnard qui est aujourd’hui directement touché, à la fois par les décisions communautaires qui sont prises en matière agricole, avec cette volonté de développer essentiellement l’urbain au détriment de l’espace rural, il faut clairement affirmer que le tourisme ne sauvera pas cet espace rural et qu’il faut trouver son avenir dans un autre type de politique.

De manière très concrète, cela signifie par exemple qu’en termes réglementaires il faut revoir la loi montagne, cette loi qui a pris le relais de la directive de 1978, et qui était sensée développer une politique globale de la montagne, et assurer une protection du milieu montagnard. Le constat après quelques années d’application, c’est qu’à l’évidence la directive était peut-être plus efficace que la loi elle-même, parce que trop souvent l’absence de volonté politique locale et régionale n’a pas permis de prendre les mesures nécessaires.

Il faut que de manière claire soit affirmé dans les textes ce principe qui est inscrit dans l’article n° 1 de la loi de décentralisation, à savoir que le territoire national est le patrimoine commun de tous les Français, et qu’en conséquence la montagne ce n’est pas seulement la propriété des montagnards, c’est la propriété... et c’est la propriété de personne d’abord, mais sa jouissance existe à tous les Français, à tous les Européens, à tous les habitants de cette planète.

Il faut revoir la procédure des unités touristiques nouvelles, qui à l’évidence ne fonctionne pas. Quant à sa fonction de sélection, il faut aussi que soient instituées, à travers des directives nationales, des règles de protection. Je rappelle que la directive qui a été abrogée interdisait par exemple les constructions en moyenne montagne, en montagne en général au-dessus de 800 mètres. Voilà une procédure, une règle qui a disparu dans la loi montagne.

Autre règle qu’il faut absolument revoir, c’est la loi de décentralisation. Nous avons averti, et en particulier l’un de ses artisans M. Doge, avant même que la loi ne soit adoptée, des risques de dérapage de cette loi de décentralisation, parce qu’elle n’allait pas assez loin. Elle n’allait pas assez loin, parce qu’elle n’a pas réalisé une démocratisation de la gestion de l’espace. Elle a déconcentré les pouvoirs, transférant les pouvoirs de l’Etat représentés par le préfet, à des maires qui peuvent aujourd’hui, en matière de permis de construire, prendre des décisions seuls, sans même parfois passer devant leur conseil municipal.

Il faut démocratiser, cela veut dire que comme tant d’autres pays, lorsqu’on établit une protection, pour pouvoir la modifier il faudrait passer par un référendum. Nous savons trop que les enquêtes publiques ne sont pas plus efficaces aujourd’hui qu’elles ne l’étaient hier. Il faut instaurer, comme cela existe chez nos voisins Suisses par exemple, le référendum d’initiative populaire, qui permet aux citoyens de s’opposer à un projet à partir du moment où il est considéré comme négatif.

Trop d’exemples, depuis quelques années, où on voit des élus locaux mépriser l’expression publique telle qu’elle a pu se faire à travers une enquête publique ; mépriser l’expression administrative même, lorsque l’on voit certaines décisions des tribunaux ne pas être respectées dans les faits, sur le terrain.

Il faut aussi que l’on réinscrive une nécessité de cohérence, à la fois une cohérence dans l’espace, c’est-à-dire de faire en sorte que les politiques qui sont menées par chacune des communes ne soient pas en contradiction entre elles, mais une cohérence aussi sur la durée. Une protection, à l’évidence, elle n’est pas décidée simplement pour un mandat municipal ; elle est destinée à transmettre aux générations qui nous suivent un patrimoine qui nous a été légué par les générations qui nous ont précédés.

Et cette règle-là, elle doit être inscrite dans la durée. Il n’est pas vraisemblable qu’un plan d’organisation des sols soit modifié au gré des opportunités, et que ce que des planificateurs avaient inscrit comme zone naturelle à protéger, justifiant largement la protection dans un rapport de préservation, il n’est pas acceptable qu’une nouvelle équipe mette cela en zone constructible comme cela se voit trop souvent.

C’est la nécessité par exemple d’établir de véritables schémas directeurs intercommunaux. Ils sont prévus dans la loi, mais ils sont facultatifs. Il faut les rendre obligatoires car à l’heure actuelle je ne connais aucun schéma directeur en France qui ait été mis en place. Ces schémas directeurs supra communaux sont précisément de nature à permettre une cohérence dans la durée et dans l’espace.

Mais il est évident aussi qu’il ne suffit pas de légiférer. C’est une véritable morale de la nature qu’il faut établir ; c’est une éthique, faire en sorte que l’on ne conçoive pas seulement le développement à travers le réflexe du béton et de l’asphalte, mais que l’on ait réellement le réflexe de la sauvegarde de ce qui précisément n’est pas l’homme.

Il faut fonder la survie du développement de la montagne sur ses propres valeurs, c’est-à-dire sur ses espaces, ses milieux, ses cultures, ses paysages. Aujourd’hui, de plus en plus, la demande est forte d’un tourisme qui soit en réalité la rencontre de ces cultures traditionnelles, de l’espace rural, qu’il s’agisse de la montagne ou qu’il s’agisse de la campagne. Mais cela veut dire aussi, face aux difficultés que connaissent ces zones, que doit s’établir une véritable solidarité, solidarité entre l’espace essentiellement urbain qui bénéficie de toutes les activités, et l’espace rural.

Cela veut dire que l’on ait une autre politique dans le domaine agricole. Les Suisses et les Autrichiens ont bien été capables, eux, de maintenir une activité agricole dans la montagne à travers une politique de contre actualisation, qui définit à la fois les volumes à produire et les prix garantis pour ces volumes, qui assure en fonction des contraintes de chaque terrain des ressources suffisantes pour les agriculteurs. Mais c’est aussi, à travers le souci de développer une agriculture de qualité fondée même sur l’image de marque de la montagne, à travers une politique de labellisation qu’il sera possible de maintenir les agriculteurs, encore une fois quand d’autres pays en font la démonstration.

Soutenir l’artisanat bien entendu : là aussi des mesures sont à prendre. Mais pourquoi pas un certain tourisme, un tourisme intégré, un tourisme qui refuse la colonisation de l’urbain sur ses espaces montagnards, un tourisme qui valorise au contraire le contact avec les paysages, la nature et les cultures de la montagne à travers des gîtes ruraux, la petite hôtellerie dans les agglomérations existantes ; l’imagination dans ce domaine sait trouver les formules nécessaires.

Alors aujourd’hui, quelle stratégie finalement pouvons-nous développer ? Dans l’attente d’une modification de la loi de décentralisation, je peux d’abord inviter à vous intéresser directement à la gestion des municipalités, et je vous rappelle qu’au mois de mars prochain, les équipes municipales seront renouvelées. Chacun à sa manière, quel que soit le lieu et la formation dans laquelle il peut se retrouver, peut s’intéresser à la gestion de la municipalité. Ne dites pas seulement : nos élus bradent la montagne. Devenez vous-même responsable dans ce domaine.

Je peux vous assurer de toute manière que les Verts seront aux côtés des alpinistes pour sauvegarder la montagne, mais il faut aussi mobiliser le public car en définitive, si ces stations fonctionnent, si certains réussissent à vendre l’âme de la montagne pour en faire de l’argent, c’est bien parce qu’il y a un public pour fréquenter ces équipements. Mobilisons ce public pour sauver la montagne, et disons leur que pour sauver la montagne, il faut refuser son argent à ceux qui l’avilissent. Boycottons ces aménagements !

Aujourd’hui, ces structures lourdes sont économiquement fragiles. La manière de montrer que l’on veut un tourisme différent et un développement différent pour la montagne, c’est bien encore de refuser sa contribution à la dégradation de l’espace montagnard. L’intelligence de l’homme, ce n’est pas de couvrir tout l’espace de ses manifestations, c’est de limiter volontairement sa propre expansion, car en définitive, cette volonté de tout couvrir relève encore d’un esprit plus que moyenâgeux. Il serait temps de sortir de la préhistoire. Je crois qu’il faut aujourd’hui fortement inviter nos congénères à enfin devenir intelligents.

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