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"Un état d’esprit"

Patrick Gabarrou, garant international
Mountain Wilderness - Congrès d’Evian - Novembre 1988

Ce texte est une adaptation de l’intervention orale de P. Gabarrou, faite sans support écrit, et enregistrée sur cassette.

Je me suis toujours présenté comme quelqu’un qui avait eu la chance de découvrir la campagne et ensuite la montagne assez tard, et qui avait eu la chance de vivre comme l’ensemble d’entre vous un rapport réel profond avec la nature, un rapport qui ne s’exprime pas très facilement mais qui est l’expérience de chaque personne qui a vraiment mis les pieds dans la terre, la personne qui a pris de la mousse dans les mains, la personne qui a touché un arbre, quelqu’un qui a vraiment retrouvé ce contact intime avec ce qui était vraiment ce dont-il-vient, ce dont-il fait partie, c’est-à-dire la nature profonde.

Dans le cadre de la montagne particulièrement, j’ai été responsable d’un service des pistes dans une grande station qui s’appelle "Le grand Massif" où il y a 250 à 300 km de pistes. Donc j’ai la vision des deux aspects de la montagne. Je l’ai aussi en tant que guide, puisque constamment on passe, on se sert des espaces mécanisés, on en profite. On parlait tout à l’heure de la Vallée Blanche en hiver, il est évident qu’il faut emprunter le téléphérique de "l’Aiguille du Midi" et ensuite seulement on peut se trouver au cœur de la nature. Bien sûr j’ai eu aussi la chance de pouvoir aller dans des espaces totalement sauvages en me servant de mes skis, mais ce que je voudrais c’est mettre surtout en relief actuellement la montagne comme un domaine total, un domaine complexe où il y a une activité économique réelle.

Depuis plus de 50 ans, beaucoup de pays de montagnes n’ont pu vivre et survivre que grâce à l’activité touristique. Chamonix bien sûr en est un des meilleurs exemples, puisque c’est la première station en quelque sorte qui ait vécu depuis très longtemps du tourisme avant même de parler du ski, qui a vécu de l’alpinisme, mais il y a aussi tout un autre espace qui est l’espace intérieur, un espace sauvage que chacun d’entre nous dans une expérience qui n’est pas facilement traductible a vécu profondément : c’est l’expérience de la solitude, l’expérience de la lumière, de la tempête etc... Je dirai un peu l’expérience des grands espaces qui est l’expérience de l’océan, des déserts et puis qui est en ce qui nous concerne particulièrement, l’expérience de la montagne, celle du relief, de la planète, et je pense que si on crée un mouvement comme Mountain Wilderness ce n’est pas pour dire que nous voulons revenir à ce qui se passait il y a deux siècles quand la nature était vierge et que l’homme avait peut-être, et encore que ce ne soit pas évident, avait vraiment un contact absolu, primaire, total, définitif presque avec la nature qui l’environnait.

Nous sommes en 1988 et je pense que la création d’un mouvement comme Mountain Wilderness veut surtout correspondre à la réalité de son époque, c’est à dire elle veut être un lancement d’une réflexion profonde, le lancement d’un dialogue, d’une concertation entre tous les gens qui sont directement concernés par le domaine de la montagne.

Dans ces gens qui sont directement concernés par le domaine de la montagne, il y a tous ceux qui y vont, tous ceux qui en vivent, et quand je dis vivre de la montagne, ce n’est pas simplement habiter au pied de cette montagne et donc en vivre économiquement, c’est aussi en profiter lorsqu’on vient dans le cadre d’un retour aux sources.

Les montagnes des Alpes appartiennent à tout le monde, à tous les Français, elles appartiennent bien sûr à ceux qui vivent au pied de la montagne, qui sont des décideurs au niveau du tourisme, mais elles appartiennent aussi à tous les Français, parce que chaque Français, la montagne est vraiment une parcelle de lui-même.

Alors je pense que très souvent le développement des remontées mécaniques de la survie économique, je dirai de beaucoup de pays de montagne, s’est fait de manière rapide, de manière obligatoire, mais il y a un moment donné où il faut pouvoir vraiment (cela s’est déjà fait) réfléchir sur un équilibre. Il faut constater que dans beaucoup d’endroits des Alpes, il y a eu des équipements irréversibles qui ont de quoi choquer, de quoi heurter parce que peu à peu il y a, sans concertation globale, un amenuisement progressif de l’espace sauvage. C’est ce dont nous voulons parler particulièrement dans le cadre de Mountain Wilderness.

Il faut accepter son époque, accepter les remontées mécaniques, tout le monde s’en est servi, nous nous en servons, cela concerne la survie touristique du pays. Néanmoins il y a une expérience intérieure de l’homme, il y a une obligation de dimension qu’on ne peut retrouver que dans la nature sauvage. Donc l’idée que je lance aujourd’hui ici, et que je répercute au niveau de l’ensemble des gens, c’est que l’existence de Mountain Wilderness est nécessaire, pas pour un combat mais pour amorcer une réflexion profonde au niveau de tous les partenaires.

Jusqu’ici tous les gens qui venaient en montagne n’avaient pas tous la possibilité de s’exprimer. Les promoteurs ont une logique à eux, pas forcément mauvaise ; c’est ce qui a permis aux villages de montagnes de vivre, de survivre. J’en parle en connaissance de cause. Par contre le développement des remontées mécaniques est devenu énorme et finit par dépasser la demande du skieur ; il se retrouve pris dans un processus commercial qui devient totalement illogique.

On sait qu’en France, les skieurs représentent environ 10% de la population globale, ce qui est énorme. Cependant, depuis quelques années, on est redescendu à 8% (d’après un rapport officiel mis à jour à la fin de l’hiver dernier). Ce qui veut dire que l’on est en véritable crise au niveau de la pratique et de l’économie montagnarde en ce qui concerne les remontées mécaniques.

Donc, il serait important dès à présent de s’interroger sur le développement harmonieux de ces remontées mécaniques, à partir du moment où elles arrivent à un stade où elles ne correspondent plus à une réalité, si ce n’est une réalité non pas économique mais publicitaire.

Je prends l’exemple de la Haute-Savoie. Nous avons de grands domaines de ski. J’ai été responsable d’un service de pistes dans le "Grand Massif" et je continue à me servir des remontées mécaniques. Je pense qu’il y a dans les Alpes, entre autres dans la Haute-Savoie, la place pour un espace mécanisé, un espace de tourisme, un espace économique qui concernent la vie et la survie des populations montagnardes, de ceux qui y sont nés, de ceux qui sont des éléments rapportés comme moi.

Il y a aussi une place pour la nature sauvage. On peut ainsi établir un équilibre profond entre des grands domaines qui correspondent absolument à ce que demande le skieur actuel. L’autre espace, les gens le recherchent confusément pendant leurs vacances. C’est vraiment leur rêve intérieur. Mais ils n’arrivent plus à le retrouver concrètement. En effet, ils finissent une semaine de ski, ils sont à la fois contents et intérieurement déçus, sans pouvoir expliquer pourquoi.

C’est parce que la plupart des personnes n’ont pas pu vivre la montagne, c’est-à-dire un espace où elles se retrouvent, en dehors d’une infrastructure technique, commerciale et civilisée. Elles retrouvent ainsi leurs racines primaires par rapport à la nature.

Aujourd’hui, l’importance d’un congrès comme celui-ci, comme cela a été dit par le maire d’Evian et rappelé par Samivel, c’est que l’on se retrouve autour d’une table.

Mountain Wilderness n’est pas du tout un mouvement extrémiste, bien que parfois certains excès irréversibles en montagne pourraient y pousser, mais je pense que cela ne sert à rien.

Nous sommes en 1988, l’important maintenant, c’est que beaucoup de gens qui jusqu’ici n’ont pu s’exprimer, qui n’ont pas pu exprimer la force de leurs convictions, se retrouvent dans une association comme Mountain Wilderness et puissent dire : "Nous existons, et nous demandons à être les partenaires du dialogue".

Je ne suis pas extrémiste de nature, c’est vrai, je vis depuis très longtemps dans les populations de montagne, où je connais énormément de gens. - On parle bien sûr de Chamonix, qui est un des cas le plus important, dans le sens où Chamonix est le Mont Blanc et le toit de l’Europe. - Ce sont des gens qui depuis longtemps ont réfléchi à un essai de développement harmonieux de l’activité économique d’un pays et également de la préservation de la nature. Ces gens ont fait des choix qui ont été heureux ou malheureux, souvent ils étaient seuls dans leurs décisions.

On constate particulièrement que certaines stations ont pu se développer très facilement parce qu’elles avaient tous les moyens. Vous savez que les stations riches, il y a trente ans, étaient celles qui possédaient des pâturages et des vaches, et que, trente ans plus tard, ce sont elles qui ont pu avoir un développement facile des remontées mécaniques. En revanche, certains pays continuent à mourir parce qu’ils ne peuvent pas avoir d’infrastructure, de remontées mécaniques, et que c’est exactement là qu’on touche l’équilibre possible entre ces deux natures.

Il y a des pays qui ont en quelque sorte une vocation économique de remontées mécaniques, contre laquelle on ne reviendra pas, que l’on ne contestera pas, dont on se servira.

Il y a également des pays qui ont justement une autre vocation qui est simplement celle d’un autre aspect de la montagne, d’une préservation d’une activité pastorale. Ces communes-là ne peuvent pas faire prévaloir leur avis directement puisque justement elles sont faibles, elles n’ont pas d’argent.

Je pense que la création d’un mouvement comme Mountain Wilderness, c’est d’abord de poser une question, c’est de dire qu’il faut absolument une concertation globale.

On disait tout à l’heure que la montagne appartient à tout le monde, puisque les impôts de tout le monde servent à payer les aménagements de la montagne, à payer les routes d’accès vers les stations, etc...

Tout le monde est concerné, un village de montagne ne vit pas sur lui-même en autarcie. Nous sommes dans une ère d’interconnexions, où tous les gens sont partie prenante de la montagne, que ce soit au niveau matériel, au niveau spirituel, au niveau loisirs, au niveau gain de vie, et là il faut qu’il y ait une concertation qui ne soit pas simplement dans le cadre d’un conseil municipal, même s’il est très important, et si c’est la concertation de base, mais qui soit autour d’une table ronde qui soit à un niveau élevé.

Si certains pays ne peuvent pas survivre au niveau des remontées mécaniques, peut-être peuvent-ils survivre autrement, et pas seulement par leur pouvoir économique. Il faut à un moment donné qu’une sorte de concertation se fasse pour, peu à peu, établir un équilibre, donner des aides à certaines stations par rapport à d’autres, etc... C’est-à-dire avoir une vision globale de notre montagne, une vision qui va essayer d’arriver à un équilibre harmonieux, dans un cadre de propositions économiques viables, pour que les deux montagnes essaient de coexister le plus harmonieusement possible en l’an deux mille.

Là est le but essentiel de Mountain Wilderness. Beaucoup de personnes vont ainsi se fédérer en un mouvement qui sera le porte-parole, le garant d’une vision de la montagne, mais en privilégiant le dialogue. Je pense que pour moi, c’est vraiment l’idée absolument essentielle. Il ne faut jamais se rétracter dans des extrémismes, même si on est révolté par certaines situations concrètes.

Effectivement, il faut élargir le débat, l’élever. Tout le monde a commis des erreurs ; je parle par exemple de la télécabine de la Vallée Blanche. Je ne prétends pas que c’est une erreur, je pose une question. Cette télécabine a été créée à une époque, il y a trente ans, où il n’y avait pas de liaison entre Courmayeur et Chamonix, et où il n’y avait pas de tunnel. La montagne était encore très peu occupée par les remontées mécaniques : c’était un petit peu le progrès humain, la possibilité de mettre des remontées mécaniques extraordinaires, en des endroits presque impossibles, etc...

Je ne juge pas, je ne cherche pas à critiquer les gens d’autrefois qui ont fait des choix dont certains ont été heureux, d’autres malheureux. Quand on fait des choix, c’est la vie ; et dans la vie on n’a jamais absolument tort ni absolument raison. On se retrouve trente ans en arrière, on peut poser la question d’une télécabine comme celui de la Vallée Blanche. Ce n’est pas forcément la question primordiale de la préservation de la nature sauvage, mais la réflexion permet de toucher au fond du problème. Dans la Vallée Blanche, cette remontée mécanique a eu un impact sur la vision de la montagne ; son existence ne semble pas très importante, du moment où des téléphériques des deux côtés permettent déjà aux gens d’avoir l’accès à la montagne, de marcher dans la neige, que cette Vallée Blanche peut être traversée par l’ensemble des gens sous la conduite d’un guide.

Donc ce n’est pas du tout un domaine inaccessible. Ce n’est pas comme si on disait : on enlève tous les téléphériques du Mont Blanc, mais vous regarderez d’en bas si vous êtes capables de monter sur les sentiers, c’est votre problème. Si vous êtes en chaise longue, c’est votre problème aussi, plutôt en chaise roulante.

Je pense que si un jour on décidait d’enlever la télécabine, ce ne serait pas une décision unilatérale, ce serait dans le cadre d’une concertation globale.

Technologiquement, on a fait nos preuves, on va plutôt sur la Lune que sur le sommet d’une montagne. Techniquement, on est capable de beaucoup de choses.

Si, dans le cadre d’une certaine "wilderness" au cœur du massif du Mont Blanc, cette remontée mécanique nous semblait superflue, à nous, l’ensemble des décideurs du fond de la vallée et des utilisateurs et des amoureux de la montagne, nous prendrions la décision, exemplaire, de l’enlever. Ce ne serait pas du tout dans le cadre d’une guerre, mais dans le cadre d’une réflexion vécue.

Je prends un exemple très concret que j’ai vécu. Autrefois j’habitais en région parisienne et j’allais grimper en forêt de Fontainebleau. On allait tous le plus loin possible, profondément au cœur du massif pour si possible se garer à dix mètres du premier rocher. A un moment donné une décision a été prise, une décision collective qui d’ailleurs n’est pas venue des grimpeurs, de fermer cette forêt. Et on a fermé cette forêt, et évidemment on a en quelque sorte porté atteinte à la liberté de tous les gens qui pouvaient facilement aller au rocher, de Madame qui pouvait mettre son canapé juste à côté de Monsieur qui grimpait. Mais, en même temps, on a préservé la liberté de l’ensemble des gens, de l’ensemble des gens qui aimaient la nature, on a préservé cet espace relativement sauvage de la forêt de Fontainebleau.

Pour moi, c’est cet état d’esprit-là qui va prévaloir au niveau de Mountain Wilderness, une réflexion, une concertation entre tous les gens qui sont partie prenante de la montagne, qui viennent en vacances, ceux qui y vivent, ceux qui dont les décideurs de fonds de vallées, pour essayer d’avoir une politique, une vision globale des montagnes de l’an deux mille.