Crédits photos

"Un travail de fourmi"

Christine Bernard, Fédération Rhône Alpes de Protection de la Nature
Mountain Wilderness - Congrès d’Evian - Novembre 1988

D’abord, vous voudrez bien excuser l’absence de Philippe Lebreton, membre fondateur de la FRAPNA, qui aujourd’hui a un programme chargé : conseil d’administration de la FRAPNA à Chambéry, et ce soir un débat avec des aménageurs sur le thème de la montagne.

Au nom de la FRAPNA, je peux vous dire que je suis très heureuse que des alpinistes se mobilisent pour protéger la haute montagne, et j’espère que ce sera non seulement la haute montagne, mais surtout la montagne en général.

La montagne est un espace de liberté et de récréation - j’ai bien dit récréation - où chacun à son rythme peut puiser ce qu’il cherche pour élever son âme, par un contact direct avec une nature sauvage. Nature sauvage, c’est évidemment ce que l’homme n’a pas créé. Et je crois que cette notion de "wilderness" était sans doute sous-jacente à nos actions associatives mais, c’est vrai, pas toujours clairement exprimée. Mais je pense que mes amis de la FRAPNA qui sont ici seront d’accord pour dire que, quand on défend les fleurs, les animaux et l’espace, c’est peut-être qu’on a un petit peu cette wilderness dans le cœur.

Ecosystème complexe et fragile, la montagne c’est bien évidemment la roche, le sol, l’eau, la neige, la pente, la lumière mais c’est aussi la forêt avec les animaux timides, comme dirait Samivel, qui y habitent, et ses plantes sauvages.

Protéger la montagne aujourd’hui, c’est pour nous dénoncer la fuite en avant des stations de ski ; ça c’est l’essentiel. On l’a dit, redit, mais je le re-redit, pour nous c’est ça qui est important et on ne le dira jamais assez car il y a encore 30 000 lits qui se construisent par an en France.

C’est aussi exiger le maintien de l’interdiction des déposes héliportées à des fins touristiques. C’est refuser les lignes T.H.T. (très haute tension) à travers les grands sites des Alpes ; je citerai Bramans en Haute Maurienne, mais ce n’est qu’un exemple.

C’est faire campagne contre les engins motorisés de toutes espèces, notamment en faisant appliquer la loi montagne par les maires. Bon, cette loi montagne, je suis d’accord avec Antoine Waechter, il faut certainement l’améliorer.

Refuser que soient polluées toutes les montagnes de la terre qui, comme l’Himalaya, souffrent notamment des déchets de notre civilisation mégalomane et de la déforestation due au pillage pratiqué par les industriels du bois. J’ai été en contact avec un mouvement qui s’appelle le mouvement CHIPCO. Ils ne nous ont pas attendu dans l’Himalaya pour défendre ce qu’ils avaient de plus important pour eux, qui était vital : c’était la forêt.

Ce mouvement - c’est une parenthèse mais je crois que c’est très important - ce mouvement est né en 1970, c’est-à-dire à peu près en même temps que la FRAPNA. Des villageois avaient demandé de pouvoir couper un arbre pour pouvoir faire cuire leur nourriture ; on leur a refusé. Quelque temps après, des industriels du bois sont venus pour demander de couper trente arbres ; c’était pour fabriquer des raquettes de tennis, ça a été accordé.

A partir de là, ils se sont mobilisés, ils se sont enchaînés aux arbres et finalement, ils ont gagné. C’est un mouvement qui maintenant est "couronné" au niveau de l’U.I.C.N. ; récemment, il y avait un congrès avec un représentant de ce mouvement, et je suis très heureuse de pouvoir en parler aujourd’hui, même si ça sort un peu de la région Rhône Alpes.

La FRAPNA a été constituée à l’occasion de l’affaire de la Vanoise, où il s’agissait de construire illégalement la station de Val Chavière, à l’intérieur des limites du Parc national de la Vanoise ; d’ailleurs ce projet est toujours dans les cartons. Il est toujours d’actualité et un de ces jours ça va ressortir. J’ai vu récemment le maire adjoint des Ménuires, et Val Chavière, il considère que c’est quasiment acquis.

Ayons l’œil sur les parcs nationaux existants. Même si on considère que ces parcs ne sont pas idéaux, notre devise c’est de dire : "un bon tien vaut mieux que deux tu l’auras" ! En Vanoise, il y a déjà des projets de grignotage ; on a essayé de sauver les meubles mais c’est toujours d’actualité. Ne pensez pas que c’est gagné !

Donc, constituée à l’occasion de la première affaire de la Vanoise, la FRAPNA se bat depuis presque vingt ans pour la protection de la nature. Comme dirait Monsieur Chabason, c’est la protection de la nature classique. On rame depuis vingt ans, on fait comme on peut et on est content d’avoir du renfort aujourd’hui.

La FRAPNA comporte une section active dans chacun des huit départements de la région ; elle rassemble près de cent vingt associations. Elle est le relais, localement, de la Fédération française des sociétés de protection de la nature, qui a elle-même une commission de protection de la montagne avec son représentant ici présent.

Préoccupée aussi bien par les problèmes de la pollution de l’eau, de l’air, des sols que de la protection des espèces contre les excès de la chasse, ou par les retombées désastreuses de la politique du tout nucléaire, la FRAPNA s’est souvent mobilisée avec la commission nationale de protection de la montagne du CAF, avec qui nous travaillons beaucoup pour la protection de la montagne. Effectivement, si je parle de l’eau, de l’air, des sols, tout est lié. Quand on parle de la montagne, wilderness OK, mais la montagne c’est un écosystème et un jour ou l’autre on est obligé de réfléchir à ça.

Il s’agit souvent d’un travail de fourmi, pas toujours spectaculaire. La FRAPNA Isère, elle, a su peut-être de temps en temps avoir des actions spectaculaires avec des marmottes ou autre. Chacun son style, c’est pas toujours facile. Il faut savoir tout faire à la fois. Alors, il faut être botaniste, zoologiste ; il faut être juriste, économiste, diplomate, ambassadeur ; il faut être marcheur, il faut être poète, il faut être animateur de télévision ; il faut être écrivain, photographe et organisateur.

Quelquefois, c’est le nez dans les dossiers je le disais, un travail de fourmi pas toujours facile mais qui a montré quand même un petit peu aux pouvoirs publics qu’il peut y avoir danger écologique et économique à faire n’importe quoi, car nous n’avons qu’une seule planète.

Pour finir, quelque chose de concret pour ce congrès : on pourrait exiger ensemble des prescriptions particulières de massif qui sont réclamées à cor et à cri, qui étaient annoncées dans la loi montagne, et que le Comité de massif ... - l’étude a été réalisée mais elle est bien planquée, enfin personnellement je ne l’ai pas vue et ... Si ! Elle est réalisée, Monsieur Canac ; elle est tellement bien planquée que même un membre du Comité de massif l’ignore - donc exiger ensemble les prescriptions particulières de massif, et ça sera peut-être quelque chose de concret, en tout cas en ce qui concerne les massifs des Alpes du Nord, et pourquoi pas les autres massifs ?_