© Juliette Mathy

Repenser les récits de haute montagne pour redonner place au vivant

Comment les récits de haute montagne influencent-ils notre rapport au vivant ? Dans le cadre de son projet de fin d’études en Master Design, Résilience, Habiter à l'École d’Architecture de Grenoble, une jeune alpiniste et bénévole de la campagne Montagnes en transition questionne la construction des récits d'alpinisme et propose un nouveau mode de narration.

3 min de lecture
Transition

Écrit par Juliette Mathy, bénévole de la campagne Montagnes en transition

Publié le 29 août 2025

Comment un·e alpiniste nous transmet-il·elle ses expériences en haute montagne ? Que nous raconte-il·elle de l’espace dans lequel il·elle déambule ? Et surtout, dans quelle mesure un récit différent peut-il provoquer un changement de perception, et redonner toute sa place au vivant ?

Par le prisme du design, cette initiative explore de nouvelles formes de récits, nous invitant à changer nos regards sur la haute montagne, et peut-être, nos manières d’y évoluer et d’y habiter.

Un imaginaire de conquête fragilisant la haute montagne

Depuis des dizaines d'années, les territoires de montagne s’urbanisent. On défriche des forêts, on canalise des torrents pour construire des routes, des logements, des parkings, on équipe la montagne, on installe des câbles et des cordes fixes, pour la rendre toujours plus accessible au public.

Devenu un réel fait social, l’alpinisme contemporain adopte lui aussi une approche presque citadine : on s’équipe, se sur-équipe, on achète le dernier modèle de crampons, de cordes, de piolets, dans le but d’être toujours plus confortable et performant·e, et de manière à pouvoir « braver » la nature. 

Et puis, on « coche » un sommet, on en « enchaîne » plusieurs, on « achète » un Mont Blanc. Mais peut-on vraiment s’offrir une montagne comme on pourrait s’approprier n’importe quel objet consommable ? Quels impacts cette pratique commerciale de la haute-montagne a -t-elle?

Ces récits de conquêtes laissent s’imprégner dans les imaginaires sociétaux une vision utilitariste du milieu naturel, mettant en avant des espaces dans lequel on peut venir « consommer » des activités récréatives. Or, nous le voyons de plus en plus, l’équilibre de la nature ne cesse de se dérégler, et l’humain en est le principal responsable. Sans cet équilibre écosystémique dont nous faisons pleinement partie avec les végétaux, les animaux, les glaciers, les rochers etc. nous manquerons tous d’eau douce, d'alimentation, d'air pur, de robustesse, de repères. C’est donc la pérennité de tous les vivants qui en dépend.

© Juliette Mathy
Juliette Mathy article MET
© Martine Debourg

Des récits d’alpinisme centrés sur l’humain

Une chose est sûre, les récits sont les principaux éléments qui construisent nos imaginaires, via les livres, les films, les BDs, la photographie, le théâtre ou les histoires qu’on se raconte en refuge par exemple. 

En tant que designeuse, je cherche à comprendre les récits existants niant jusqu’ici l’importance des écosystèmes naturels, pour tenter de reformuler ces narrations. L’objectif est de tenter de rétablir l’interdépendance entre les vivants humains et non-humains : 

Les alpinistes sont les premier·es à pouvoir mettre des mots sur ce qui se vit là-haut, du moins, ce sont les seul·e·s que nous pouvons comprendre. Nous avons tous notre propre manière d’appréhender la montagne mais bon nombre de récits d’ascension passent sous silence la nature elle-même. Focalisation sur l’humain, évocation régulière de la difficulté technique, valorisation de l’exploit : l'anthropocentrisme de ces narrations occulte toutes intéractions, pourtant omniprésentes, entre l’alpiniste et le vivant.

Pour mesurer ces narrations, j’ai sélectionné six récits d’alpinisme, trois livres (Histoire d’une montagne d’Élisée Reclu, Premier de cordée de Frison-Roche, Ailefroide de Jean Marc Rochette) et trois films (Cordée de rêve de Gilles Chappaz, 14 x 8000 : Aux sommets de l'impossible de Torquil Jones, Kaizen de Basile Monnot et Samy Bouyssié), des récits parus à différentes périodes, de manière à analyser au plus juste ce qui influence la perception sociétale de ces écosystèmes. J’ai fait le choix de ne pas prendre un récit féminin puisque je pense qu’ils ont malheureusement une place plus discrète dans les imaginaires sociétaux. J’ai ensuite établi neuf critères d’analyse puis évalué leur intensité selon ma propre perception de chaque récit. 

Sans grande surprise, ces narrations mettent en scène une figure héroïque, souvent masculine, capable de dominer des forces plus grandes que lui, occultant la place des écosystèmes.

Dans l’urgence climatique, la fragilité des équilibres écosystémiques et donc de la vie en général, ces manières d’appréhender la montagne ne peuvent plus exister. Les mots, les images et ce que l’on montre de la haute montagne ont une portée symbolique trop importante. Ils façonnent nos manières d’habiter, d'interagir et de percevoir le vivant. Il est grand temps de laisser la nature reprendre sa place et de la considérer telle qu’elle est : plus grande que nous.

Alors, comment parler de haute montagne ?

Vers une nouvelle démarche narrative

Quelle forme peut prendre un récit centré sur les écosystèmes ? Comment va-t-il circuler ? Le rôle du design ici va être d’imaginer non pas une solution, mais un exemple d’initiative de ce que pourrait être ce nouveau récit.

J’ai donc tenté de retranscrire à travers différents outils graphiques et narratifs des expériences que j’ai vécues en montagne. Mon objectif est d’observer ce que ces tentatives produisent et surtout, de mesurer si, à travers elles, un véritable déplacement du récit peut s’opérer. J’ai alors expérimenté plusieurs formes de narrations possibles : récit audio, récit graphique, mais aucun ne suffisait à provoquer un réel changement de narration.

Inspirée par l’approche d’Aldo Léopold dans Penser comme une montagne et celle de Nastassja Martin dans Les sources de Glaces, considérants la montagne comme un être vivant capable de percevoir et ressentir, j’ai à mon tour posé une hypothèse : et si la montagne témoignait elle-même de notre passage. Qu’est-ce qu’elle pourrait nous raconter ?

© Juliette Mathy
© Mathilde Mathy
© Mathilde Mathy
© Juliette Mathy

Une tentative : « Empreinte »

Pour adopter un regard plus sensible, j’ai observé à la manière de Nicolas Nova, tout ce qui est entré en contact avec moi lors d’une expérience dans le massif du Dévoluy. Je me suis ensuite posée deux questions : qu’ai-je perçu ? Et, qu’est ce que la montagne a pu percevoir de moi ?

De coupes, dessins, photographies et textes est née « Empreinte », une collection de récits construits sous le point de vue des écosystèmes. Le premier numéro laisse apparaître la trace de quatre alpinistes qui déambulent à travers le massif du Dévoluy.

Poser un pied en montagne entraîne une multitude d’interactions. Nous pouvons la sentir se déformer sous nous. Nous sentons l’herbe qui se tapisse, les cailloux qui roulent, la roche qui s’érode, l’eau qui creuse, le glacier qui craque. Nos passages laissent des traces. Nos pas modifient des équilibres, déplacent les matières, perturbent les rythmes.

L’idée de cette collection n’est pas de débattre de l’impact de notre présence dans ce milieu, mais de réaliser qu’il se passe quelque chose, parfois à peine perceptible lorsque nos deux mondes se rencontrent.

Empreinte est une invitation à changer de regard. À faire un pas de l’autre côté, à adopter un autre point de vue. En effet, nous ne pouvons pas affirmer comprendre ce que ressent réellement la montagne - ni même être sûre qu’elle ressent quoi que ce soit d’ailleurs. Mais, nous percevons les traces laissées derrière nous…

Une empreinte, un concept

Ce projet n’a pas pour objectif de minimiser la difficulté et la complexité de la pratique, mais de nous transporter à travers une nouvelle manière de la percevoir et de la raconter. Il se parcourt en amont d’une expérience en montagne, dans le but d’ancrer en mémoire ces représentations d’interactions. Suite à une expérience influencée par une Empreinte, la possibilité de rédiger à son tour un récit prend alors son sens.

L’idée est que ce projet soit porté par une maison d'édition. Elle récupérerait ces nouveaux témoignages et qui les transformerait dans le but de provoquer un changement de perception.

La maison d’édition proposerait ce principe :

  • Choisis une expérience que tu as envie de partager

  • Raconte nous ce que tu penses que la montagne à vécu de ton passage

  • On construit ensemble le récit

Construis en amont ton récit :

  • Décris ton itinéraire

  • Remémore-toi une suite d’interactions passées entre toi et les écosystèmes

  • Rédige, dessine, ce que tu penses que les écosystèmes ont perçu et ressenti de ton passage

  • Transmet nous des images

L’édition de ton récit :

  • Ton itinéraire est illustré de visuels des espaces que tu as traversé

  • Les éléments humains de ton récit écrit n’apparaissent plus

  • Des illustrations du point de vue des écosystèmes sont créées à partir de ce que tu as raconté et décrit

  • Tes photographies sont recadrées et passées en noir et blanc pour laisser place aux écosystèmes

Nourrir un imaginaire en faveur du vivant

Changer notre manière de raconter la montagne et donc notre manière collective de se représenter - nos imaginaires - est vital pour redonner toute sa place au vivant non humain, à l’interdépendance entre tous les vivants et assurer ainsi, pour tous, une montagne à vivre. C’est une formidable opportunité pour créer !

Empreinte est une initiative, une tentative parmi tant d’autres façon de faire récit. Ce projet n’est pas figé, il peut évoluer, changer de forme, se concrétiser. À toi, amoureux·se de la montagne, randonneur·euse, grimpeur·euse, alpiniste, de prêter attention aux mots et aux images que tu transmets de tes expériences. Chaque récit compte. Il peut nourrir un imaginaire laissant toute sa place au vivant…ou au contraire, continuer à l'effacer !

Partager cet article via

Ça peut aussi vous intéresser !

Cet article vous a plu ?

Notre association est majoritairement financée par les citoyen.nes, ce qui nous permet de garantir l’indépendance de nos actions et de nos positions. Pour continuer de vous informer en toute liberté, faites un don !
  1. Je soutiens