Florian Racaché

Changer d'approche : la montagne n’est pas "un terrain de jeu"

Ces derniers temps, les débats autour du trail ont largement dépassé le cercle des pratiquant.es. Depuis quelques années, à l'occasion de l'UTMB, même au sein des médias généralistes, les tribunes et enquêtes se multiplient pour interroger les dérives d’un sport longtemps érigé en exemple : massification, sur-consommation, inflation des courses et de l’équipement, storytelling héroïque, pression sur les territoires…. Mais au fond, le sujet dépasse largement le trail. Il dit quelque chose de notre manière de regarder la montagne. Trop souvent, elle devient un décor, un terrain de jeu, un lieu où l'on vient chercher une expérience avant de repartir. Pourtant, les montagnes sont des territoires habités, où se croisent des habitant.es, des activités économiques, des écosystèmes fragiles et des effets du changement climatique de plus en plus visibles.

10 min de lecture
Pratiques sportives

Écrit par Sophie Glaser, référente Changer d'Approche

Publié le 01 sept. 2026

Et si le véritable enjeu n'était pas seulement de réduire notre impact, mais de transformer notre manière d'être en montagne ?

Pour alimenter cette réflexion, nous avons échangé avec Daniel Zambrano, qui travaille depuis plus de dix ans sur le tourisme scientifique dans les Alpes et est aujourd'hui chargé de mission “tourisme responsable” au sein d'Oisans Tourisme. Au fil de la discussion, une idée revient : il ne s'agit pas seulement de réduire nos impacts, mais bien de changer d'approche et de regard.

Une première étape : pratiquer autrement

Les critiques adressées au trail nous permettent de nous questionner sur ce que l'on célèbre réellement dans nos pratiques.

Pendant longtemps, les récits dominants ont mis en avant la performance, le dépassement de soi ou la conquête des sommets. Peu à peu, la montagne a parfois été réduite au rôle de support de nos “exploits”. Depuis quelques années, d'autres propositions émergent.

L'Ultra Spirit, imaginé par la famille D'Haene dans le Beaufortain, en est un exemple. Pendant trois jours, les équipes alternent trail, bivouac, vie collective et temps de sensibilisation à l'environnement. L'événement finance aussi une ressourcerie locale, participe à la restauration de sentiers et organise des actions avec des scolaires.

D'autres initiatives suivent cette même direction. Le Trail by Train Tour encourage et récompense l'accès aux courses en train. Le film Viva Verdon raconte une itinérance où la rencontre avec le territoire compte autant que la course.

Ces initiatives déplacent déjà le regard : elles montrent qu'une pratique plus sobre est possible. Mais réduire son impact ne suffit pas toujours à transformer notre relation à la montagne.

Comprendre les territoires que nous traversons

Chez les accompagnateur.ices en moyenne montagne, déjà très investi.es dans la découverte des milieux naturels, l'envie grandit d'aller plus loin. Même chez certains guides de haute montagne, le sommet cesse progressivement d'être l'unique objectif. Ce qui compte aussi, c'est tout ce que l'on découvre en chemin.

Pourquoi les glaciers reculent-ils ? Pourquoi certaines fleurs apparaissent-elles aujourd'hui plusieurs centaines de mètres plus haut ? Pourquoi les arbres gagnent-ils progressivement en altitude ? Autant de questions qui changent la manière de marcher.

On retrouve cette idée dans les randonnées pédagogiques. Des glaciologues, au sein de structures comme Névé ou Médiation Climat, proposent des sorties sur le terrain pour aborder concrètement les impacts du réchauffement climatique sur les glaciers. La randonnée devient alors un moment pour apprendre à lire un paysage plutôt qu'à simplement le traverser. Cette démarche gagne aussi les clubs classiques : le CAF de Lyon-Villeurbanne a par exemple invité un glaciologue de l'association Névé pour un week-end au refuge des Evettes, où randonneur.ses, traileurs et vététistes ont appris à lire les traces laissées par les glaciers dans le paysage, avant d'échanger sur le lien entre fonte des glaciers et ressource en eau dans les vallées. Intégrer la pédagogie à la pratique, c'est ne plus dissocier loisir et connaissance.

Les travaux de Léna Gruas confirme ce lien : la pratique des sports de nature va de pair avec une sensibilité écologique accrue chez celles et ceux qui la vivent sur le terrain1.

© Névé
© Névé

Du tourisme scientifique au tourisme de contribution

Cette philosophie est au cœur du réseau Nature Science Environnement (NSE), auquel Daniel Zambrano a largement contribué dans le Briançonnais. L'idée est simple : favoriser les échanges entre chercheur.ses, professionnel.les de la montagne et visiteur.ses.

Avec le Parc national des Écrins, Refuges Sentinelles, le CREA Mont-Blanc et différents laboratoires (LESSEM, PACTE, LECA), des protocoles de sciences participatives ont été créés. Les accompagnateur.rices sont formé.es à réaliser quelques observations et mesures simples au cours de sorties qu'ils proposent déjà. Les données recueillies alimentent une partie de la base de données des programmes scientifiques.

Il ne s'agit donc pas d'inventer de nouvelles activités, mais d'enrichir celles qui existent déjà. Par exemple, la chercheuse Isabelle Boulangeat travaille sur les plantes d'altitude : plutôt que de créer un nouveau protocole complexe, elle propose d'identifier, le long d'un itinéraire déjà fréquenté, quelques stations de myrtilles et de fleurs à suivre dans le temps. Les accompagnateur.rices formé.es à cette démarche, réalisent ces observations et ces mesures sur le terrain avec leurs groupes. En quelques minutes, une randonnée ordinaire devient une contribution à la recherche.

Les séjours d'éco-volontariat scientifiques développés dans le Briançonnais allaient encore plus loin. Pendant plusieurs jours, sur un territoire privilégié, les participants alternaient randonnées, collecte de données scientifiques, observation des insectes, lecture de paysage et participation à la vie du refuge.

Daniel Zambrano nous a partagé quelques prises de conscience marquantes suite à leur séjour : une participante est par exemple devenue gardienne de refuge l'année suivante et d'autres expliquent qu'ils/elles ont changé durablement leur manière de pratiquer la montagne et adopté des gestes très simples, comme la gestion de leurs déchets. C'est précisément là que réside l'intérêt de ces expériences : non pas accueillir des centaines de personnes, mais provoquer des changements durables chez quelques un.es.

Un territoire de vie avant tout

Au fil de la discussion, un autre sujet revient régulièrement : celui des habitant.es.

Comme le souligne Daniel, la montagne est d'abord un territoire de vie. Or, dans beaucoup de vallées, il devient de plus en plus difficile d'y vivre à l'année. Le logement est souvent inaccessible, les résidences secondaires se multiplient, tout comme « les lits froids », certains commerces ou services disparaissent progressivement passée la haute saison touristique. Une montagne vivante, rappelle Daniel, ne se résume pas à de beaux paysages. Elle a aussi besoin de boulangeries, de pharmacies, de services à l’année, et de personnes qui peuvent s'y installer durablement.

Cette réalité change aussi notre manière de regarder le tourisme. La question n'est plus seulement : "Comment réduire notre impact ?" Elle devient : "À quel territoire contribuons-nous ? Quel modèle de montagne participons-nous à faire vivre" ?

C'est aussi dans cette logique qu'on voit évoluer les métiers de la montagne. Les accompagnateur.ices ne sont pas uniquement là pour encadrer une sortie : ils sont aussi des passeurs de connaissances. Les refuges accueillent des programmes scientifiques. Les chercheur.ses travaillent en collaboration avec les socio-professionnel.les du territoire.

Finalement, considérer la montagne comme un véritable territoire de vie, ne concerne pas uniquement celles et ceux qui vivent à la montagne, mais aussi celles et ceux qui la visitent. En questionnant notre rapport à la montagne pour nos loisirs, en privilégiant des hébergements ouverts à l'année, des professionnel.les engagé.e.s dans la sensibilisation ou des activités qui créent des liens avec les habitant.es, on participe, à son échelle, à une autre manière de vivre la montagne.

En somme, sortir d'un "modèle touristique basé sur la consommation du paysage sans le comprendre", c'est apprendre à voir la montagne non plus comme un décor, mais comme un territoire vivant.

© Monika Glet
© Claude Gouron
© Claude Gouron

Un nouveau regard pour la montagne

Au fond, toutes les initiatives évoquées ici racontent la même histoire : elles ne cherchent pas seulement à rendre nos loisirs plus responsables. Elles proposent une autre manière d'être en montagne, de questionner nos imaginaires : ici par exemple de passer de la performance à l'expérience, puis à la compréhension et à la contribution.

À la fin de notre échange, Daniel Zambrano évoque un exercice très simple : marcher, puis s'arrêter cinq minutes. Observer les fleurs, les insectes, la lumière, le paysage. Souvent, raconte-t-il, les participant.es découvrent des choses qu'ils n'avaient jamais remarquées alors qu'ils étaient passés au même endroit quelques instants plus tôt.

Peut-être que les nouveaux imaginaires commencent là. Non pas en faisant moins de montagne, mais en apprenant à mieux la regarder.

  1. Léna Gruas. Côtoyer les sommets, coexister avec l'animal sauvage. Contribution à la sociologie des pratiques sportives en milieu naturel.. Sociologie. Université Savoie Mont Blanc, 2021. Français

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