Prendre soin de la vallée depuis un millénaire : les Consortages de Chamonix, des acteurs à écouter
À la rencontre des Consorts de Chamonix.
Écrit par Nathalie Hagenmuller, Célia Meunier et Vincent Robert, bénévoles Montagnes en transition
À la rencontre des Consorts de Chamonix.
Écrit par Nathalie Hagenmuller, Célia Meunier et Vincent Robert, bénévoles Montagnes en transition
Comme détaillé dans notre article récent “Les communaux d’hier, pour mieux habiter la montagne de demain”1, le rôle social des nombreuses communautés traditionnelles qui possèdent des communs fonciers en montagne est avant tout de créer des solidarités autour de l’usage de ressources naturelles et de rendre des services au collectif, dans l’intérêt des générations futures. Pourtant, ces communautés restent largement invisibilisées, notamment par méconnaissance de leur rôle par les institutions publiques. Nous sommes donc parti·e·s à Chamonix, en Haute-Savoie, à la rencontre de deux Consorts2 représentants des sept Montagnes3 de Chamonix, Guillaume Ravanel et Eric Thiolière, afin de comprendre les enjeux liés à la revalorisation des Consortages (ou Montagnes), ces formes millénaires de propriétés collectives privées encore actives dans les Alpes du Nord.
Ce dimanche-là, avant de monter vers les alpages d'altitude où se trouvent les Consortages, la journée commence tôt autour d’un café, au pied du télécabine de la Flégère. Trois bénévoles du groupe de travail Montagnes en transition de Mountain Wilderness ont rendez-vous avec Guillaume Ravanel de la Montagne des Chéserys et de Lognan, et Eric Thiolière de la Montagne de Blaitière. Olivier Hymas, chercheur à l’Université de Lausanne et associé au sein de la Chaire VALCOM4, est également présent : il est à l’origine de cette rencontre.
Un peu d’histoire nous fait remonter jusqu’au Moyen-âge, lorsque les prieurés et les seigneurs ont octroyé des terres et des droits d’usage aux familles (ou feux) paysannes, permettant leur subsistance5. A ces legs sont associés des droits d'usage, comme celui de faire pâturer les bêtes en alpage6. Eric Thiolière nous explique que l’origine étymologique du mot Montagne vient de cette organisation altitudinale de l’espace paysan : “On dit qu’on va en-montagner ou dé-montagner les bêtes”. Ces systèmes socio-fonciers vont ensuite être confrontés à plusieurs ordres juridiques qu’ils s’agisse du droit sarde (Duché de Savoie, Royaume de Piémont-Sardaigne) puis du droit français (décret (loi) du 10 juin 1793 puis l’article 542 du Code civil : « Les biens communaux sont ceux à la propriété ou au produit desquels les habitants d’une ou plusieurs communes ont des droits acquis »).
Mais les Consortages précèdent de loin l’empire napoléonien et l’avènement de l’Etat moderne, Italien ou Français. Par exemple, la Montagne de Lognan est attestée depuis 10917. Leur existence remonte donc probablement au milieu de la période médiévale. L’histoire récente montre que les propriétés collectives sont demeurées très actives jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, portées par des communautés paysannes solidement structurées. Leur dynamisme devient faible en raison des pertes humaines massives causées par la guerre et surtout après l’instauration de mesures dans les années 1960s qui promettaient que travailler dans le secteur du tourisme serait plus facile que d'être agriculteur. Les survivants se détournent en effet de ces formes d’organisation au profit d’une économie modernisée et de l’essor du tourisme.
Aujourd’hui, sept Montagnes sont actives dans la vallée de Chamonix - d’autres sont en dormance - . Regroupées au sein de l’Association des Alpages de la Vallée de Chamonix (AAVC), elles se retrouvent notamment lors d’une assemblée générale annuelle. Sur le territoire de la vallée, 400 familles environ sont “réunies” sur des parcelles cadastrées, ce qui représente de 30 à 80 familles par Montagne. Au sein de l’AAVC ce sont 2500 ha qui sont possédés collectivement, mais au total ce sont plus de 3500 ha sur l’ensemble du territoire, constituant une “ceinture “ complète de la vallée entre les altitudes moyennes de 1700 à 2400 mètres. Autrement dit, un cinquième de la population montagnarde de la vallée possède collectivement 3 500 ha, tous constitués d’alpages.
A l’origine, et de manière plus symbolique aujourd’hui, le “porteur d’un fond de vache” possède une “part de Montagne” et représente la voix de la famille au sein de l’instance de décision collective de chaque Montagne. “A Lognan, on compte 50 familles pour 75 fonds de vache, et à Blaitière 74 fonds de vaches (ou « places à l’écurie » ) qui regroupent 54 Consorts pour environ 80 parts” précise Guillaume Ravanel. L’interdiction de vendre des ”fonds de vache” en dehors des membres des familles de Consorts est formelle, sauf cas exceptionnel. Ces fonds sont hérités et sont appréhendés comme des parts permettant à leur détenteur d’avoir l’usage du commun (historiquement, droit de mettre une ou des vaches au pâturage sur la « montagne » et d'utiliser ainsi ses ressources, herbe, eau, etc.). Cet héritage s’accompagne d’une forte responsabilité morale : les Consorts ne se considèrent pas propriétaires individuels, mais dépositaires d’un patrimoine collectif à transmettre en bon état aux générations suivantes. La transmission se perpétue depuis près de 1 000 ans et ces familles peuvent se targuer d’avoir maintenu ce foncier en si bon état tout ce temps. Pour faciliter toutefois son administration, une SCP (Société Civile Particulière) a été créée pour la gestion de la Montagne de Blaitière et du refuge du plan de l’Aiguille et une SCI (Société Civile Immobilière) pour la Montagne des Chéserys et le refuge du Lac Blanc.
La beauté des paysages de la vallée de Chamonix nourrit depuis longtemps l’imaginaire collectif. Derrière la carte postale des alpages verdoyants se cache un travail patient d’entretien assuré par les Consorts. Le pâturage maintient ouverts des espaces situés entre 1 700 et 2 300 mètres d’altitude, aujourd’hui propices à la randonnée et au trail. Ces espaces sont également riches d’une biodiversité d’altitude associée au pastoralisme (flore patrimoniale, milieux ouverts et pré-bois pour l’alimentation et la reproduction d’oiseaux emblématiques comme le tétra lyre, ou d’espaces de pâture pour les ongulés comme le chamois). La gestion intelligente de la charge pastorale par la limitation du nombre de fonds de vache a permis aux sols de se maintenir, limitant les risques d’érosion et de laves torrentielles et les risques d’avalanches, tout en contribuant au maintien d’une agriculture de montagne de qualité. De plus, le remplacement des tracteurs de tonte par des vaches pour tondre les pistes de ski en été, afin de réduire la hauteur de l'herbe qui augmente les risques d'avalanches en hiver, permet de réduire les émissions de CO2. La création des réserves naturelles des Aiguilles Rouges et de l’arrêté de Protection d’Habitat Naturel du Mont Blanc (APHN) en 1974 sont deux autres exemples de reconnaissance du patrimoine écologique et paysager dont nous héritons des communautés paysannes de la Vallée de Chamonix. Actuellement la déprise agricole et le réchauffement climatique ont engendré une remontée de la végétation forestière et on observe une fermeture progressive de ces espaces.
Pour assurer la continuité de la pratique paysanne sur les 292 ha d’alpages en cours de fermeture par la forêt, les Consorts de la Montagne de Blaitière ont choisi la réhabilitation d’une bergerie de 80 chèvres avec son bâti, sa salle de traite, et la transformation sur place du fromage de chèvre par un couple de bergers qui loue les bâtiments. Plus en altitude, le refuge et la buvette du Plan de l’Aiguille sont propriété des Consorts. Sept Montagnes, c'est aussi sept conventions différentes avec les remontées mécaniques adaptées à chaque contexte. Pour garder un alpage vivant, il faut trouver un accord respectueux avec tous les usages et usagers de la Montagne actuelle, même avec les représentants des remontées mécaniques qui artificialisent localement les alpages.
Olivier Hamant, chercheur en biologie végétale, explique que dans un monde très fluctuant comme aujourd’hui, il y a un enjeu important à créer une diversité de systèmes adaptés à des situations variées, un peu à l’image de ce que fait la nature, à savoir essayer plusieurs chemins pour parvenir à s’adapter plutôt que de se sur-spécialiser et de se faire balayer à la première perturbation. C’est ce qu’il appelle la robustesse de la nature et qu’il propose d’appliquer à nos modes d’organisation en société8. Il l’oppose au culte de la performance, qui nous place dans une situation de très grande vulnérabilité face aux fluctuations de notre environnement. Grâce à leur connaissance intime du territoire, un mode de gouvernance basé sur la concertation et un dialogue continu qui permet de réagir rapidement, les Consorts ont traversé les siècles. Ainsi, les Consortages font preuve d’une très grande robustesse et donc d’une très grande modernité pour penser la transition sociale et écologique de nos territoires de montagne, notamment dans un contexte de crise climatique et démocratique.
Pourtant, aujourd’hui, “La population des Consorts est vieillissante”, et Guillaume Ravanel insiste : "il est important que toutes les familles et que toutes les générations participent à l’animation et aux discussions qui concernent les activités de nos Consortages”. Qui dit droit d’usage dit aussi devoir, notamment d’entretien des propriétés collectives à travers “les corvées”, un termes aujourd’hui connoté péjorativement mais qui est en réalité associé à des moments de travaux collectifs qui ont permis aux Consorts de s’entraider à l‘époque et qui permettent actuellement d’entretenir le vivre ensemble ou de partager un repas convivial après la tâche accomplie. Un antidote à l’individualisme qui anime notre société. Le 16 août 2025, Guillaume Ravanel parvenait à rassembler une quinzaine de personnes pour une journée dite de “corvée” “comme il y a 300 ans !” dans le but de “couper quelques arbustes en Réserve Naturelle (RN) pour gagner de l’herbage, en accord avec la RN et les éleveurs bien entendu !”. “Prendre soin des Montagnes, c’est plus de quatre mois de bénévolat cumulés et tout ça gratuitement”, témoignent Guillaume Ravanel et Eric Tholière. “Mais il n’y a pas que des contraintes et des responsabilités, il y a aussi des fêtes !” nous rappelle Eric. En 2017 par exemple a eu lieu « Alpages en fête », un moment de partage et de sensibilisation aux enjeux de préservation des Consortages, puis en 2021 a été organisé un pique-nique rassemblant plus de 250 personnes sur les alpages de la Montagne de Charamillon. Selon eux, “Garder un territoire vivant, c’est aussi créer une dynamique en impliquant tout le monde”. Enfin, par l’installation d’une croix consacrée sur l’alpage de Lognan, les Consorts entretiennent un lien spirituel à leurs terres.
Composer avec les contraintes administratives, accueillir des milliers de visiteurs, randonneurs et traileurs, entretenir des sentiers et des milieux ouverts, autant d’efforts pour maintenir un cadre de vie et de loisir agréables. Mais l’adaptation à la modernité ne signifie pas tolérer ses défauts. L’impact de la fréquentation et des flux de visiteurs a nécessité un cordage pour le marquage des sentiers afin de contenir la création anarchique de sentes, limiter l’érosion des sols et le dérangement de la biodiversité. Les courses comme l’UTMB qui traversait les alpages des Chéserys en plein cœur de la réserve naturelle des Aiguilles rouges et attire maintenant plus de 10 000 coureurs et 50 000 à 100 000 spectateurs qui mettent des écosystèmes fragiles sous haute pression et nuisent aux cycles biologiques des espèces. L’UTMB ne traverse plus les Chéserys depuis 2023. Conflits d’usage, manque d’information et manque de respect des visiteurs, gestion des déchets et des déjections aux alentours du refuge du Lac Blanc, non-respect de la réglementation de la réserve comme l’interdiction de la baignade dans les lacs, autant de « cailloux dans la chaussure » qu’il faut prendre en compte.
L’imaginaire collectif a produit une vision de la montagne tel un espace de liberté et de réalisation personnelles, les visiteurs ignorant en réalité qu’ils évoluent sur des propriétés collectives privées - chez des familles autochtones - qui les accueillent gracieusement et également au sein d’espaces naturels à forte biodiversité, fragiles et parfois protégés qui sont le résultats de générations de Consorts utilisant les Consortages. La prise en compte de chacun à travers le respect, la communication, la collaboration et l’amélioration de la cohabitation sont des maîtres mots pour l’avenir. “Évidemment, il n’est pas question, comme le permet maintenant la loi du 2 février 2023 visant à limiter l'engrillagement des espaces naturels et à protéger la propriété privée, d’interdire l’accès des alpages des Consortages aux visiteurs” rassure Guillaume Ravanel. Cependant, “l’invisibilisation des Consorts ne peut continuer, il s’agit de réapprendre à faire monde commun entre usagers et propriétaires face à une notion de liberté mal comprise, et que chacun prenne conscience de l’existence d’une propriété privée collective”, martèle Eric Thiolière.
En 1974, lors de la création de la Réserve Naturelle des Aiguilles Rouges à l’initiative de Mr le curé Heyrald et Mme Gubler, la représentativité au sein de l’Association des Amis de la Réserve se partageait pour moitié entre les Consorts - propriétaires depuis des générations - et pour l’autre moitié entre la commune de Chamonix et la commune de Vallorcine. Les Consorts des Chéserys ont suivi favorablement le projet. Le Conservatoire d’Espaces Naturels Haute-Savoie aussi appelé ASTERS est devenu le gestionnaire de la réserve en 1982. Aujourd’hui les Consorts n'occupent qu’un siège sur 80 parties prenantes, alors qu’ils jouent le rôle de sentinelle et de lanceur d’alerte sur leur propriété et que leur statut d’habitant historique est un argument difficilement contestable de leur légitimité à s’exprimer. Si par le passé leur président faisait partie du cercle restreint de la gouvernance et que leur voix, en tant que propriétaires fonciers, avait donc du poids, aujourd'hui, ils n'ont plus ce statut. Ils sont traités et écoutés comme n'importe quel autre utilisateur et le fait qu'ils soient propriétaires est ignoré. Par ailleurs, ils ont toujours souhaité entretenir le dialogue avec la commune et la réserve, ont été force de proposition et ont fait mainte fois preuve d’un sens du compromis et de la conciliation. Comme le rappelle Guillaume Ravanel “nous les Consorts, sommes plus légitimes que les gestionnaires d’espaces naturels pour prendre soin de notre territoire car à l’inverse de certaines personnes de passage (emplois saisonniers ou CDD), nous avons une continuité dans le temps [plus de 1000 ans de transmission]”.
Il semble donc que chacun devrait être invité à s'asseoir autour d’une même table pour se parler : les représentants des Consorts, les instances étatiques comme les élus, les représentants des réserves d’Asters, les socio-professionnels, les citoyens, avec l’objectif de décider collectivement des orientations politiques et économiques qui vont de l’avenir du territoire de Chamonix. Protéger les M(m)ontagnes, en retirer un profit économique ou concilier les deux par le choix d’un tourisme raisonné et la consolidation d’autres secteurs comme l’agriculture de montagne ? Loger les jeunes générations locales, laisser le foncier en proie à la spéculation immobilière et aux résidences secondaires ou concilier les deux en encadrant le marché immobilier pour garantir un territoire vivant et habité à long-terme ? Si la volonté est d’évoluer vers un modèle démocratique plus participatif et inclusif, les Consorts doivent avoir accès aux délibérations qui concernent leur territoire ancestral. Le 8 juin 2024 à l’Argentière, se tenait une journée de rencontre intitulée Les propriétés collectives en montagne. L'exemple des sociétés de Consorts, organisée par la Chaire Valcom et l'AAVC. Cette journée a mis en lumière le rôle territorial important joué par les systèmes de Consortages. Elle a permis de rassembler des ayants droit, des élus, des techniciens des collectivités publiques ainsi que des scientifiques. Les prémisses d’un dialogue entre acteurs du territoire qui va se poursuivre lors d’une nouvelle Rencontre prévue à Chamonix le 20 juin 2026.
« Pourtant que la montagne est belle… ». Si nous voulons conserver l’émerveillement pour ces territoires d’altitude, des efforts doivent être engagés pour qu’une cohabitation entre acteurs perdure. C’est en arpentant les sentiers que chacun peut en prendre conscience, alors randonneurs, skieurs, grimpeurs, traileurs, vous êtes invités à un passage respectueux. Pour Mountain Wilderness, il s’agit aussi d’avoir le réflexe systématique d’intégrer les Consortages dans les instances où des sujets abordés qui concernent leur territoire. La question n’est pas d’opposer protection et développement, mais de repenser leur articulation à partir de celles et ceux qui vivent ces montagnes depuis des générations.
Cette visite à Chamonix s'intègre dans un cadre plus large, celui de la prise en compte des droits des communautés locales traditionnelles en France et en Europe. L’UE et la France ont adopté la Déclaration des Nations Unies pour les Droits des Peuples Autochtones (UNDRIP) de 2007, mais ne reconnaissent pas l’existence de communautés locales traditionnelles en son sein. DE nombreux chercheurs de toute l’Europe travaillent activement à la reconnaissance de la capacité et de la légitimité des communautés locales à gérer et prendre soin de leurs Territoires de vie en Europe à travers la délégation européenne du Consortium APAC et en France à travers le travail de recherche et de plaidoyer de la Chaire VALCOM. Selon Olivier Hymas : “Les juristes européens se sont emparés de ce sujet, et même si la reconnaissance des droits des communautés locales en est encore à ses débuts, elle prend de l’ampleur ces dernières années” !
Troisième assemblée européenne