Dans son essai, « La discrétion ou l’art de disparaître », le philosophe Pierre Zaoui nous apprend que le mot « discret » vient du latin discretio, qui signifie discernement, séparation, distinction. « On ne saurait être discret en continu », écrit-il. Le choix de la réserve n’a rien d’une annihilation maladive de notre humanité. Rien d’un mutisme pathologique comme celui du Bartleby de Melville, qui n’a pour seule réponse aux sollicitations du monde extérieur : I would prefer not to.
C’est au contraire un juste usage de la parole et du silence. Un désir de présence authentique, une résistance sereine face au bruit et non un renoncement.
La montagne nous invite à entrer dans cette danse du retrait et de l’apparition. Du dire et du taire. De l’action et de la contemplation. Du refuge et de la paroi. Sans silence, comment la savourer, comment se laisser envelopper par sa puissance et sa beauté ?
Fin août, un matin, je traverse le Bois Rond dans le Dévoluy en direction du Vallon Froid. Après deux journées d’orage, il fait frisquet sous le couvert des arbres. Les épicéas s’ébrouent doucement sous la caresse des rayons. Au sortir de la forêt, le sentier crapahute dans une combe entre myrtilliers et rhododendrons. Des rouges-queues ondulent au ras de l’herbe desséchée. A mesure que le sentier se redresse, les parfums d’humus laissent place à l’air vif des hauteurs fendu par le vol d’hirondelles des rochers. Entre les murailles calcaires résonne le cri d’une marmotte dans un pierrier.
Plus haut, un couple de promeneurs observe des chamois aux jumelles. J’apprécie ces rencontres muettes, ces gestes et ces sourires discrets échangés par des êtres goûtant ici la paix, à l’heure où respecter ce silence habité de la montagne ne va plus de soi.
Le calme séculaire qu’abritaient ces sanctuaires est parfois brisé et nous sommes nombreux à nous en attrister. Combien d’habitants de villages perchés et de randonneurs se plaignent désormais du rugissement des motos, des amplis sur les sentiers, des fêtes géantes organisées à ciel ouvert sur les domaines skiables pour attirer de jeunes urbains effrayés par le vide.
Il nous est si difficile, à nous, les humains, de nous taire. Le silence inquiète, angoisse même. On brûle de le meubler. On multiplie les événements collectifs, utiles bien sûr pour lutter contre l’isolement contemporain et entretenir les liens, mais en oubliant que le silence est aussi une nourriture essentielle. Une myriade de rencontres minuscules ou grandioses nous attend lorsqu’on se rend disponible.
Écouter permet de s’oublier pour se rendre poreux à ce qui est. Attentif à ce qui se déploie hors de soi-même, on se sent moins isolé. On s’aperçoit que les liens que nous entretenons avec le monde sont beaucoup plus vastes que les seules relations humaines. Les adeptes de la marche en solitaire le savent bien. Partout où leur regard se porte, ils s’entendent murmurer : « Toi aussi, tu es cela », une Upanishad de la tradition védique que je ne me lasse pas de répéter tant je la trouve essentielle.
J’ai eu la chance de croiser le chemin d’Hubert Blond, un accompagnateur qui pratique le silence avec ses groupes depuis des décennies sur la montagne de Lure. Enseigner le silence est une évidence pour cet amoureux de la solitude partagée. Car sans silence, point de pensée, point de création. Sans silence, point de voix nouvelles et de nouvelles voix, intérieures comme extérieures.
La montagne est un lieu de connaissance de soi, de guérison. Une halte où essayer ses forces et panser ses plaies. La domestiquer, l'urbaniser à outrance et la coloniser de nos vacarmes, c'est risquer de perdre ce lien que notre humanité a toujours entretenu avec une forme de sacré.
Autant que des droits, nous avons besoin de devoirs.
Révérer et protéger. Nous faire discrets en montagne, apprendre à nous éclipser pour savourer longtemps encore toutes les nuances de son silence nourricier.