© Borja Antolin Tomas

Pourquoi protéger les montagnes des Pyrénées et la vallée de Canal Roya ?

Face à la menace d'un projet de téléphérique qui plane sur la vallée sauvage de Canal Roya, Mountain Wilderness Espagne vous partage un texte communiqué au Congrès pyrénéen Canal Roya en avril 2026.

10 min de lecture
Pyrénées Atlantiques
Aménagement

Écrit par Borja Antolín Tomás, président de Mountain Wilderness Espagne

Publié le 20 mai 2026

Mountain Wilderness, mouvement international pour la protection de la montagne sauvage

Les montagnes ne sont pas seulement des courbes concentriques sur une carte topographique où implanter des infrastructures ; elles constituent un espace où la nature sauvage et les activités humaines peuvent cohabiter. Pour ceux d’entre nous qui ont parcouru et habité les montagnes, nous pourrions dire que, d’un point de vue émotionnel, ces courbes de niveau concentriques sur la carte topographique sont plutôt des courbes ouvertes sur la carte de nos souvenirs, où les lignes s’entrelacent pour relier les personnes qui aiment ces espaces naturels à leurs expériences dans le paysage à travers les fleurs, les crêtes de granit, les couloirs de neige, les amitiés, les fossiles trouvés, les aquarelles, les nuits sous les étoiles, les isards aperçus et bien d’autres choses encore.

Les montagnes sauvages sont le reflet de notre civilisation et, depuis 39 ans, notre association internationale, Mountain Wilderness, définit la « wilderness » de montagne comme « tout environnement de haute altitude non pollué où toute personne qui en ressent le besoin profond peut vivre une rencontre directe avec les grands espaces libres et profiter de la solitude, du silence, des rythmes, des dimensions, des lois naturelles et des dangers ». Ce sont donc des espaces d'exploration, de découverte, d'originalité et une source de créativité et de culture.

Dans nos Pyrénées, la « wilderness » est un tapis en lambeaux et usé. D’ouest en est, on trouve de nombreux exemples de dégradation des montagnes. Parmi ceux-ci, nous pouvons citer : la mine de magnésite d'Erdiz (Navarre), la télécabine Astún-Candanchu (Aragón), la télécabine Formigal-Astún par la Canal Roya (Aragon, photo 1), le belvédère de la Raca-Astún (Aragón), l'abandon de la station thermale de Panticosa (Aragón), la télécabine Benasque-Cerler (Aragón), la télécabine Valter reliant le village de Setcases à la station de ski de Vallter (Catalogne), les interdictions dans les zones d’escalade (Catalogne), les déchets et les installations obsolètes (dans tous les Pyrénées), l’illégalité des activités en motoneige à Barège/ La Mongie (Hautes-Pyrénées) ou le méga-bassin du Roc D’Aude destiné à alimenter les canons à neige de la station de ski alpin des Angles (Pyrénées-Orientales).

Les montagnes, terrains de prospection financière

Depuis environ 70 ans, les montagnes sont colonisées par le monde industriel qui y développe des produits de consommation, tels que des toboggans motorisés, des compétitions écologiquement néfastes ou de nouvelles remontées mécaniques, avec une vision très marquée par le profit à court terme et en niant la nécessité de s'adapter aux problèmes actuels qui menacent les Pyrénées (augmentation des températures moyennes annuelles, perte de biodiversité, surfréquentation et dégradation de la qualité de vie de leurs habitants). Comme le disait il y a plus de 50 ans l'artiste, photographe, explorateur et membre de Mountain Wilderness, Samivel, ces structures n'ont qu'un seul but : une nouvelle façon de gagner de l'argent.

D'autre part, nous avons de plus en plus besoin des montagnes pour notre santé physique et mentale, pour échapper au bruit et au stress d'une société de plus en plus liée aux technologies numériques et aux modes de vie trépidants. « Nous vivons à l'ère de la tyrannie de l'instant présent, de l'actualité 24 heures sur 24, du dernier tweet et du bouton acheter maintenant », affirme le philosophe Roman Kezarnik. Chez Mountain Wilderness, nous pensons que ces espaces doivent être protégés plutôt que détruits, notamment parce que les générations actuelles et futures ont le droit civique de profiter de montagnes et de leurs écosystèmes intacts. Le problème réside dans le fait que ces installations détruisent les vallées et les paysages pour les personnes qui souhaitent être en contact direct avec la montagne. De plus, ces installations entraînent une surfréquentation de la zone naturelle sauvage, qui ne peut accueillir qu’un nombre limité de personnes pour ne pas perdre sa vocation de silence et d’harmonie. Même la foule la plus civilisée empêche chacune de ces personnes de rencontrer les valeurs les plus importantes de la « wilderness » : la solitude et le silence.

Ce risque pourrait être écarté grâce à une réflexion préalable : si nous soupçonnons que le recours à ces moyens artificiels pour satisfaire notre curiosité ou un caprice passager entraîne une destruction de l'environnement naturel et empêche les personnes désireuses de vivre une expérience de la nature de le faire, nous avons le devoir moral de renoncer à leur utilisation, même si ces raisons nous semblent étrangères et que nous n'en comprenons pas pleinement la signification. Comme le suggère l'Italien Carlo Alberto Pinelli, l'un des fondateurs de Mountain Wilderness, une société civile devrait être suffisamment mûre pour réussir sans bafouer les sentiments profonds de certaines minorités. Eduardo Martínez de Pisón, pyrénéiste de référence dans la protection des montagnes espagnoles, affirme que « lorsqu'on contemple et admire un territoire en tant que paysage, on l'élève à un degré de civilisation supérieur ». Demander que certains lieux particulièrement significatifs par leur biodiversité et la qualité de leurs paysages restent intacts n’est pas un acte d’égoïsme élitiste, c’est une question démocratique qui nous concerne tous, qu’on vive à la montagne ou en ville.

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Quelles montagnes resteront pour les générations futures ?

Cela revêt d'autant plus d'importance lorsque, au lieu de nous limiter à une vision étroite et à court terme, nous pensons aux nouvelles générations d'alpinistes, de naturalistes, de géologues, d'écologistes ou d'amoureux de la montagne. Ils et elles ont besoin de ces espaces pour s'émerveiller, s'étonner, explorer et vivre. Il est évident que parcourir la vallée de la Canal Roya en voyant des pylônes tout au long de la vallée n'est pas la même chose que de la découvrir telle qu'elle est aujourd'hui, sans aucune modification (voir ci-dessous).

Le contact avec une nature intacte et le fait de s'en approcher de manière authentique, sans moyens mécaniques, a une valeur bien plus grande que de dévaler un toboggan de 3 km comme celui qui est en cours de construction à Panticosa (Aragón) ou de contempler le paysage depuis une terrasse accessible par un télésiège, car cela demande un effort physique et nous permet d'entrer en harmonie avec la nature. Ce contact authentique crée un lien affectif, améliorant nos capacités sensorielles, notre confiance en nous et notre empathie envers les êtres vivants et le paysage. Ce dernier point est crucial compte tenu de la crise de la perte de biodiversité et du changement climatique qui frappe les Pyrénées. Le contact avec la nature intacte est fondamental car il permet aux adultes, et surtout aux enfants et aux jeunes, de mieux comprendre ces problèmes environnementaux et d’autres encore, d’une manière plus accessible et plus personnelle. Dans les Pyrénées, nous assistons en direct à la disparition des glaciers de la première chaîne de montagnes d’Europe ; d’ici dix ans, ils auront tous disparu selon les modélisations de l’équipe Cryo Pyr (C.S.I.C.). Éduquer les jeunes à la nature, c’est leur offrir de meilleurs moyens de comprendre et de respecter le monde qui entoure tous les êtres vivants, et quoi de mieux que de leur donner la possibilité de le découvrir par eux-mêmes ?

En effet, si les générations futures ne connaissent pas les montagnes sauvages, elles ne pourront ni en profiter ni les protéger, car on ne peut protéger ce que l'on ne connaît pas. C'est pourquoi, chez Mountain Wilderness, nous proposons d'ajouter à la Convention relative aux droits de l'enfant adoptée par les Nations Unies en 1989 un article 55 : le droit à une nature intacte. Il est également important de ne pas oublier que l’alpinisme a été reconnu en 2019 comme patrimoine immatériel de l’humanité par l’UNESCO et défini comme « l’art d’escalader des sommets et des parois de montagnes en s’appuyant sur ses propres forces physiques, techniques et intellectuelles ; de défier ses propres capacités et son expérience tout en surmontant des obstacles naturels et non artificiels ; d’évaluer et d’assumer des risques mesurés ; d'autogestion, de responsabilité et de solidarité ; et de respecter les autres personnes et les sites naturels ». Et c'est par « les sites naturels » que s'achève la définition de cet art qui doit préserver ces espaces pour nos enfants, futurs alpinistes et explorateurs, et dont la responsabilité incombe aux gouvernements des pays, aux communautés autonomes et à chacun d'entre nous.

Protéger le bien commun : écologie, économie et créativité

Nous pensons en outre qu’il faut organiser une consultation – jusqu’à présent refusée par les présidents des communautés – auprès de toutes les personnes qui font partie de la montagne : celles qui y viennent en vacances, celles qui y vivent et les nouvelles générations. Comme l’ont déjà dit François Labande (fondateur de Mountain Wilderness France) aux côtés d’Alberto Pinelli et de Reinhold Messner : « nous devons également reconnaître que nous devons penser aux isards, aux rhododendrons et aux papillons pour les protéger ; sans eux, la montagne est comme un œuf vide ».

L'industrie du tourisme nous fait croire que le tourisme n'existe que lorsqu'il est pratiqué en masse. Mais ce n'est pas vrai : il existe un autre imaginaire, avec des initiatives qui existent depuis des années dans les régions de montagne de toute l'Europe et qui vont de pair avec la nature. Fiona Mille, présidente de Mountain Wilderness France, dans son livre Réinventons la montagne. Alpes 2030. Un autre imaginaire est possible, explique en quoi la proposition d’organiser les Jeux olympiques d’hiver dans les Alpes françaises sera un nouveau fiasco pour les habitants des vallées et propose de nous détacher d’une vision étroite de la culture, conçue dans un sens consumériste et anthropocentrique, pour développer des activités économiques en harmonie avec la nature et les générations futures.

L'écologie et l'économie peuvent aller de pair lorsque l'on met de côté la cupidité d'une minorité. Dans les Pyrénées, nous en avons déjà de nombreux exemples : tourisme ornithologique, restaurants écologiques, géoparcs, musées paléontologiques, camps d'été, fromageries durables, élevage et agriculture responsables, cours de peinture de nature, guides de montagne, petits festivals d'arts du spectacle et bien d'autres encore qu'Eduardo Viñuales présente dans la Guia de Turismo Sostenible del Pirineo Central. La vérité, c'est que jusqu'à présent, ce sont les intérêts économiques qui ont sans cesse fait pencher la balance, et il est grand temps que nous contribuions tous à rééquilibrer la balance en faveur de l'écologie.

La vallée de Canal Roya (Aragon), un espace à protéger

Combien de zones de montagne avons-nous déjà perdues au profit des intérêts économiques d'une poignée de personnes ? Les vallées de Castanesa et d'Espelunciecha (Aragón) ont été sacrifiées pour agrandir des stations de ski alpin. Et Canal Roya a failli disparaître sans l'intervention de centaines de personnes qui ont manifesté aux côtés d'associations écologistes, d'organisations et grâce au travail de la Plateforme pour la défense des montagnes d'Aragon - Assemblée Canal Roya, qui se sont battus et continuent de se battre pour cette vallée vierge jouxtant le Parc national des Pyrénées françaises.

La vallée de Canal Roya, longue de 8 km, prend sa source à La Rinconada (2100 m), un cirque glaciaire d’une grande beauté entouré de deux des plus beaux sommets des Pyrénées : l’Anayet et le Midi d’Ossau. Le problème de cette vallée réside dans son emplacement entre deux stations de ski alpin, Formigal (société Aramón) et Astún. Aramón est une société anonyme détenue à parts égales par le gouvernement d'Aragon et la banque Ibercaja. Ce projet va à l'encontre du Plan d'aménagement des ressources naturelles et de la Convention des Nations Unies sur l'évaluation de l'impact environnemental dans un contexte transfrontalière d'Espoo (1991, ratifiée par l'Espagne en 1997). Cette télécabine de 3,6 km, dotée de cabines pouvant accueillir 10 personnes, modifierait totalement le paysage de la vallée, qui est une zone très fréquentée par les randonneurs nationaux et internationaux, le sentier GR11 passant par là. Et ce n’est pas seulement sur le plan visuel : on peut s’attendre à ce que les câbles affectent l’acoustique de la vallée et l’avifaune. Il est donc nécessaire de classer toute cette zone non protégée en parc naturel.

Nous avons besoin de la beauté de la montagne. Nous devons retrouver une façon de penser qui ne repose pas sur une vision antagoniste de la nature. Nous n'abandonnerons pas les montagnes. Comme l’a déjà dit Carlo Alberto Pinelli : « Ne laissons pas passer cette opportunité que nous offre notre cerveau d’Homo sapiens ; ne soyez pas égoïstes en ne pensant qu’à votre profit économique, mais pensez aussi à la montagne, à ses êtres vivants et à sa beauté ». Là-haut, il y a un monde d’espaces ouverts, d’eaux libres et d’animaux innocents, un monde qui brille encore, comme le disait Samivel. C’est à nous, et à nous seuls, de le maintenir en vie. La lutte pour préserver la vallée de Canal Roya avec toute sa « wilderness » est déjà un symbole de l’union des personnes qui aiment les montagnes des Pyrénées. Restons unies et « emmontagnés », en résistant aux abus et à l’injustice, pour des montagnes pleines de nature pour les nouvelles générations.

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