© Vincent Vles

Artouste, l’expérience montagne authentique et préservée ?

Située à Laruns, dans le Béarn, tout au fond de la vallée d’Ossau, cette petite station des Pyrénées-Atlantiques se décrit comme «  un véritable havre de paix » ; « sauvage et préservée », elle offre « une vue splendide sur le Pic du Midi d’Ossau au milieu des sapins enneigés. » Mais cette vue splendide et cette nature préservée, non plus que l’attraction touristique renommée que constitue le fameux petit train d’Artouste — « plus haut train touristique d’Europe », qui vous embarque pour une « expérience inoubliable » à travers « paysages grandioses, de vallées sauvages en lacs cristallins » jusqu’au « au célèbre lac d'Artouste en pleine montagne. Une escapade idéale pour toute la famille et les amoureux de nature. » ― ne semblent suffisants à ses promoteurs.

5 min de lecture
Aménagement

Écrit par Vincent Neirinck, Conseiller stratégie et relations institutionnelles de MW France

Publié le 21 janv. 2026

S’affranchir de l’aléa climatique par l’artificialisation

Ainsi en 2021 ont-ils voulu accroître l’offre-client de leur « terrain de jeu grandeur nature » avec la création d’une piste de ski synthétique, praticable toute l'année, moyennant un investissement de l’ordre de 400.000 euros. Une piste en plastique de 200 mètres de long sur 15 mètres de large qui se veut « simuler la neige naturelle en offrant sécurité et divertissement », comme celle dont s’est dotée la Fou d’Allos en 2022. Le criant manque de neige de février 2024 —pire saison depuis plus de 30 ans : la station n’a pas eu de neige du tout en février et n'a pu offrir que deux jours de ski lors d'un week-end de janvier― conforte l’idée de s’affranchir de l’aléa météo avec une telle piste en plastique. En mai de la même année, le conseil régional de Nouvelle-Aquitaine votait une subvention de 76 000 euros pour ce projet, à l'unanimité à l'exception des élus écologistes.

Un symbole de la dérive vers une montagne-parc d’attractions

De nombreuses voix, reprises par l’ensemble de la presse (régionale, spécialisée montagne et même nationale), se sont élevées contre ce projet, l’érigeant comme le rappelle le média Reporterre en « symbole de l’absurdité de la glisse à tout prix et de la transformation des montagnes en parc d’attractions ». Et de lister les nombreux problèmes liés à ce type d’aménagement, comme l’a fait Vincent Vlès, professeur émérite des universités, UTOPI CNRS-Université Toulouse, administrateur coréférent du dossier « Aménagement » de notre association, spécialiste des stations de montagne, de la régulation des flux de visiteurs et de la protection des écosystèmes :

  • Sur le plan économique, cet ersatz synthétique ne changera rien au manque d’enneigement naturel structurel de cette « micro-station » (déficitaire depuis quasiment sa création ; elle a d’ailleurs déjà fermé dans les années 2008 et ses jours sont comptés, piste synthétique ou pas ; clientèle de proximité, très peu de séjours, retombées économiques négligeables voire inexistantes) : les skieurs y viennent pour la neige. Sans même réfléchir à l’aspect écolo, on a déjà du mal à faire skier les gens sur de la neige, on n’arrivera pas à en faire skier beaucoup sur du plastique… tous ceux qui ont fait du ski sur herbe, sur éboulis et même dans des marnes vous diront que c’est vraiment pas aussi « fun » que sur la neige !
  • Le ski, c'est sur de la neige, il faut anticiper et proposer des activités en adéquation avec ce que sera la montagne dans 10 ans (2035), mais sûrement pas avec des équipements artificiels qui nécessitent des remontées mécaniques consommatrices d’énergie, laquelle sera certainement plus coûteuse qu’aujourd’hui. Plus on se retire dans ce type de cocon virtuel, plus on se détache de choses qui se passent dans la nature. Paradoxe des rapports Nature et culture dans un monde qui se réchauffe.
  • Équiper en plastique un site de haute montagne est hautement destructeur : le plastique sera très vite déstructuré par les UV, les vents et les températures extrêmes, les microparticules vont s’évacuer par les torrents vers l’aval, les pêcheurs et consommateurs seront satisfaits de pouvoir déguster de la truite sauvage des Pyrénées fourrée… au plastique. Mettre du plastique, du caoutchouc à demeure en haute montagne, c’est la marque d’un déni, c’est s’exempter du biocide en cours partout sur la planète.

  • L’artificialisation d’une piste aura des impacts à différentes échelles sur les sols, sur la flore et sur la faune : elle modifie les propriétés chimiques et physiques des sols en augmentant leur température (effets de bouclier thermique), permet le développement de champignons, perturbe la structure des sols, les cycles édaphiques et réduuit leur porosité, impacts sur la chimie du sols (asphyxie, accroissement des réactions anaérobies, impacts sur la végétation : repousses impossibles, revégétalisation impossible, diminution des graminées, manque de nourriture).
  • Ce genre d’équipement artificiel est réservé aux régions urbaines ou en reconversion, ils servent à créer des zones de loisirs sous forme de « parcs d’attraction » : il y a tout ce qu'il faut dans la bassin minier du "plat pays" voire en parc indoor (cas déjà très problématique des pistes de ski indoor de Dubaï).

    Construire un équipement artificiel de ce type en haute montagne revient à y exercer une violence irrationnelle. Cela revient, sur le plan philosophique, symbolique, économique, social et culturel à nier l’existence de la nature et à rompre avec l’insertion historiquement harmonieuse de l’humanité dans ce milieu ».

Un abandon salué comme un retour à la raison

Cadeau de bonne année, le 2 janvier dernier, ICI Béarn annonçait l’abandon du projet, citant le directeur de la station et le maire de Laruns pour qui respectivement « C’était une option que l’on avait pu envisager un temps mais ce n’est plus d’actualité. […] On a fait le choix de skier sur une neige naturelle, on s’adapte aux conditions que nous offre la nature » et « C’était une fausse bonne idée. On s’est dit que ça allait peut-être à contre-sens de notre démarche globale. »1

Une démarche qui avait conduit dès 2020 la station à renoncer à l’enneigement artificiel pour économiser eau et énergie.

Et là encore, profusion d’articles pour saluer ce retour à la raison…

De la piste synthétique à la luge sur rail, une fuite en avant ?

Mais voilà, à peine cette piste de ski synthétique abandonnée, la station la remplace par un autre projet artificiel : la création d’une luge sur rail… Rien de bien original donc, une énième luge d’été, comme nombre de ses consœurs, un projet de plus concourant à une « Montagne Disneyland ». 

Comme l’a écrit la Cour des comptes dans son rapport « Les stations de montagne face au changement climatique »  de février 2024, « d’une station à l’autre, on retrouve ainsi très souvent le même type d’équipements : luges d’été, tyroliennes, parcs d’activités incluant parcours d’aventure ou espaces de baignade, espaces aqualudiques, etc. »

Bon nombre « d’activités encore émergentes dont leur importance économique, encore virtuelle, peut difficilement être anticipée ». Ce à quoi s’ajoute la question du modèle vers lequel tendent ces aménagements, censés répondre au défi du « quatre saisons ». Ainsi, dans son rapport « Pour une montagne vivante 2030 » de septembre 2023, l’ancien ministre Joël Giraud alertait sur la nécessité de « veiller à ce que la mise en place de nouvelles activités d’hiver et d’été ne reproduisent pas le modèle d’industrialisation de la montagne tel que le ski ». Et MW, que ce soit en France, en Suisse ou en Italie, interroge le non sens de ce nouveau type d’équipement.2

Pour une vision collective et désirable de l’avenir de la vallée d’Ossau

La vallée d’Ossau mérite mieux, à commencer par se doter d’une véritable stratégie touristique qui prenne en compte l’ensemble des enjeux et des atouts du territoire, à commencer par son environnement et ses paysages exceptionnels qui lui ont valu d’être inscrite en partie dans la zone cœur du parc national des Pyrénées. Nous l’avons réclamé dans notre avis portant sur le projet de schéma de cohérence territorial de la Vallée d'Ossau.

La montagne a en effet plus à offrir à ses visiteurs que ces loisirs marchands, qui ne proposent qu'une pauvre expérience standardisée qui isole de la montagne réduite à un fond d’écran, alors qu'elle peut être une occasion d'émerveillement, de connexion avec l'Univers, de connaissance de soi, de fabrique à rêves et à souvenirs. Gageons que si les acteurs du territoire, les habitants, et les visiteurs de la vallée étaient réunis dans un travail collectif faisant appel à plus d'imagination, un avenir plus désirable pourrait émerger !

© Vincent Vlès
© Vincent Neirinck
© Vincent Vlès
© Vincent Neirinck
  1.  Amadieu, L., & Bigorre, I. B. (2026, 2 janvier). Pyrénées : la station de ski d’Artouste abandonne son projet de piste synthétique. ICI, le Média de la Vie Locale. https://www.francebleu.fr/info...
  2. Un regard critique sur l’ aménagement croissant des alpes suisses (revue écrite en allemand) - Mountain Wilderness Suisse. https://mountainwilderness.ch/...

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