Vincent Neirinck

Les chalets d’alpage, un patrimoine témoin de la vie de l'Alpe

Les chalets d’alpage, ou bâtiments d’estive, sont réglementairement définis comme des «constructions situées en alpage qui traditionnellement servaient d’habitat saisonnier dans le cadre d’activités pastorales». Témoins d’une activité agricole qui a façonné les paysages montagnards, ils constituent un patrimoine vernaculaire particulièrement riche en Savoie et Haute-Savoie, même si on trouve ces chalets sous d’autres noms dans d’autres massifs. Trois critères cumulatifs caractérisent ces anciens chalets : une situation en alpage, une utilisation saisonnière et une mixité fonctionnelle (usage d’habitation saisonnier et activité agricole).

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Aménagement

Écrit par Par Vincent NEIRINCK et Gérard PALLOIX, membres de la commission départementale de la nature, des sites et des paysages de la Savoie

Publié le 21 janv. 2026

L’abandon des chalets d’alpage et l’évolution du cadre juridique

La déprise agricole combinée à un changement des pratiques ont conduit à l’abandon de nombre de ces chalets ; l’interdiction posée par la loi Montagne de 1985 de construire en discontinuité des zones habitées existantes —interdiction légitime pour éviter le mitage des paysages―, rendait difficile leur préservation en ne permettant pas de fait leur restauration ou leur reconstruction, les terrains sur lesquels ils se trouvent étant inconstructibles. Pour sauvegarder cette dimension culturelle et humaine du patrimoine montagnard, le député Michel Bouvard a obtenu une modification de la loi permettant « dans un souci de protection et de mise en valeur du patrimoine montagnard, la restauration et la reconstruction d’anciens chalets d’alpage. » Avant ce texte de 1994, soit on laissait les bâtiments tomber en ruine, soit, en douce, on les bricolait. L’amendement Bouvard répond donc à une véritable nécessité, et la procédure mise en place pour encadrer les projets garantit l’objectif premier de préservation du patrimoine : la demande de restauration est étudiée conjointement par la direction départementale des territoires et par le service territorial de l'architecture et du patrimoine et est soumise pour avis à la commission départementale de la préservation des espaces naturels, agricoles et forestiers et à la commission départementale de la nature, des paysages et des sites.

Entre sauvegarde patrimoniale et dérives architecturales

Cela n’a cependant pas permis d’éviter certaines dérives conduisant à une certaine « Heïdisation », voire à une « Disneylandisation », alors que les textes demandent le respect du langage architectural original du bâtiment et de sa fonction ancienne, mais aussi du système constructif et de l’environnement dans lequel se trouve le chalet.

La mise en œuvre est aussi primordiale : des fiches techniques sont diffusées aux demandeurs, qui ne sont pas toujours suivies d’effet lors de la réalisation. On a vu évoluer les demandes vers de véritables résidences secondaires, parfois de grand luxe avec baies vitrées, terrasses, etc., qui n’auraient pas détonné à Gstaad mais n’avaient plus grand-chose à voir avec ce témoin d’une architecture frugale que doit rester ce patrimoine.

On voit également poindre une dérive spéculative sur laquelle il nous faut être particulièrement vigilants, car une forte pression existe pour permettre la reconstruction de ruines très avancées, alors qu’il ne reste souvent aucun des éléments permettant de connaître l’état initial du chalet et donc plus de patrimoine à préserver. Et ne l’oublions pas : en tant que témoins du temps qui passe et des changements de pratiques, les ruines ont aussi un grand intérêt !

Encadrer les usages pour préserver le sens de l’alpage

La loi Montagne II de 2016 a pris en compte cette vision des choses et, pour contrer quelques-unes de ces dérives, a rendu obligatoire l’instauration d’une servitude interdisant l’usage hivernal.

Reste qu’à chaque réunion de la CDNPS, avec parfois plusieurs dizaines de dossiers par séance, les débats sont vifs et on ne peut empêcher une part de subjectivité de s’inviter : volonté de garder la montagne vivante, de prendre en compte la valeur marchande des biens, respect strict des paysages, du patrimoine, de l’histoire…
On assiste cependant depuis quelques années à une vraie prise de conscience des enjeux dans les services de l’État, certaines collectivités et chez les membres des CDNPS pour, au-delà de la pure question architecturale, respecter l’ambiance générale et l’esprit des lieux. Ainsi, lors des deux dernières réunions en Savoie, sur 26 dossiers, 12 ont reçu un avis défavorable mérité, soit définitif, soit demandant aux pétitionnaires de revoir leur copie. Il y a dix ans, nul doute qu’une grande part serait passée.
Dans le même temps, plusieurs actions en justice ont été conduites contre des propriétaires indélicats ayant rasé leur chalet historique, sous couvert de « restauration » ou de « règles constructives », pour reconstruire des résidences secondaires banalisées disposant de tout le confort moderne.

La préservation de nos paysages, de notre culture, de nos architectures et de notre histoire mérite ce niveau d’exigence.

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