© Vincent Neirinck

Tribune | Une ruine d’alpage n’est pas un permis de construire

Adoptée par l’Assemblée nationale le 13 mai, puis par le Sénat le 6 juillet, la proposition de loi « pour une montagne vivante et souveraine » se joue désormais en commission mixte paritaire, le 16 juillet. Son article 6 bis pourrait sembler anodin : il prétend faciliter la restauration ou la reconstruction des chalets d’alpage et bâtiments d’estive, y compris lorsqu’ils sont « à l’état de ruine ». Derrière cette formule patrimoniale se cache pourtant un basculement majeur : faire de milliers de ruines pastorales potentielles le support d’un nouveau droit à construire en montagne.

10 min de lecture
Aménagement

Écrit par le comité de rédaction

Publié le 16 juil. 2026

Ce n’est pas un détail technique. C’est une brèche.

Le droit actuel permet déjà ce qui doit l’être : les constructions nécessaires aux activités agricoles, pastorales ou forestières, ainsi que la restauration ou la reconstruction d’anciens chalets d’alpage sous conditions strictes, lorsqu’un intérêt patrimonial ou professionnel le justifie. Cet équilibre distingue la sauvegarde d’un patrimoine pastoral vivant d’une opération de valorisation foncière en altitude.

L’article 6 bis brouille cette frontière. Il ne s’agit plus seulement de préserver un bâti encore lisible, utile ou historiquement cohérent. Il ouvre la possibilité de reconstruire à partir de traces parfois très anciennes : un soubassement, un pan de mur, quelques pierres éparses. À partir de quand restaure-t-on un patrimoine ? À partir de quand reconstruit-on du neuf sous une apparence ancienne ?

Les montagnes françaises sont parsemées de granges, étables d’altitude, caves à fromages, abris d’été, chalets effondrés. Ces constructions racontent une économie rurale dont les formes ont changé. Elles étaient d’abord des outils de travail, souvent accessibles à pied, conçus avec peu de moyens, dans une sobriété imposée par les lieux, les usages et les saisons. Dans de nombreux cas, cette fonction a disparu ou s’est profondément transformée. Alors le 4x4 remplace le mulet, et la résidence secondaire remplace l’abri pastoral.

Reconstruire un bâtiment isolé n’est jamais neutre.

Une maison appelle souvent une piste, un accès carrossable, un raccordement, une alimentation en eau, un assainissement, une sécurisation, parfois une clôture ou une location touristique. Autour d’une ruine reconstruite, c’est tout un usage nouveau de l’espace qui s’installe, lentement, cas par cas, sans bruit.

Les alpages ne sont pas des réserves foncières en sommeil. Ce sont des espaces de travail, des milieux fragiles, des lieux de circulation pour la faune sauvage, des paysages ouverts, des équilibres agricoles et écologiques déjà soumis à de fortes pressions. À l’heure où l’eau devient plus rare, où les sols s’artificialisent, où la pression touristique monte en altitude, la loi devrait protéger ces espaces, non multiplier les exceptions.

On dira que le texte est encadré. Le Sénat a certes réservé l’usage des ruines reconstruites à l’activité pastorale et à la « pratique de la randonnée » — notion sans définition juridique, où peuvent se loger gîtes et hébergements marchands. La version de l’Assemblée nationale, elle, ne prévoyait aucune restriction ; nul ne sait laquelle survivra à la commission mixte paritaire. Mais comment conserver les caractéristiques principales d’une construction ruinée depuis des décennies ? Que reste-t-il à restaurer lorsqu’il ne demeure qu’un amas de pierres ? Le risque est de voir surgir des constructions contemporaines habillées de bois et de pierre, sans rapport réel avec les usages, les contraintes et les techniques traditionnelles. Les chalets d’alpage témoignent d’un habitat minimal, adapté à une activité saisonnière. Les transformer en décors de carte postale, c’est organiser la « disneylandisation » douce des paysages de montagne.

On dira aussi que les élus locaux seront consultés. Mais face à la pression foncière et touristique, la protection des espaces naturels et pastoraux ne peut pas reposer uniquement sur des arbitrages locaux. La loi Montagne existe précisément pour poser des principes communs : éviter le mitage, limiter l’urbanisation diffuse, construire en continuité, protéger les terres agricoles, naturelles et pastorales. Ce ne sont pas des rigidités administratives. Ce sont des garde-fous.

Il ne s’agit pas de laisser disparaître les chalets d’alpage existants, ni d’empêcher les éleveurs de disposer de bâtiments utiles à leur activité, ni de nier l’importance du patrimoine montagnard. Au contraire. Il faut préserver ce qui doit l’être : inventorier, consolider, restaurer lorsque le bâti le justifie, maintenir certains vestiges en l’état lorsque la ruine fait pleinement partie du paysage et de la mémoire des lieux. 

Mais une ruine pastorale n’est pas une promesse de valorisation foncière. Un bâtiment d’estive n’est pas une résidence secondaire avec vue. Un chalet d’alpage n’est pas un décor.

La montagne vivante, ce sont d’abord des habitants à l’année, des logements accessibles, des services publics, une agriculture soutenue, des éleveurs qui peuvent travailler, des vallées capables de s’adapter sans se vendre morceau par morceau. C’est aussi une montagne qui accepte des limites.

Les quatorze parlementaires de la commission mixte paritaire doivent supprimer l’article 6 bis. Non pour tourner le dos à l’histoire des alpages, mais pour éviter qu’elle ne serve de prétexte à leur résidentialisation progressive.

Oui aux bâtiments nécessaires à l’activité agricole et pastorale. Oui à la conservation des traces qui gardent la mémoire des lieux. Non à la transformation des ruines d’altitude en droits à bâtir.

Une ruine peut être belle sans redevenir une maison. La montagne a parfois davantage besoin qu’on la laisse respirer que d’une nouvelle clé dans une ancienne serrure.

Les signataires

  • Fiona Mille, présidente Mountain Wilderness
  • Cédric Sapin-Defour, écrivain
  • Jean-François Lyon-Caen, architecte DPLG
  • Clara Arnaud, écrivaine
  • Stéphanie Bodet, écrivaine et grimpeuse
  • Philippe Poncin, fondateur de la Fondation Alpes Sauvages
  • Guillaume Gontard, sénateur de l’Isère
  • Mario Colonel, photographe
  • Gérard Palloix, architecte, membre de la Commission départementale de la Nature, des Paysages et des Sites de la Savoie
  • Vincent Neirinck, membre de la Commission départementale de la Nature, des Paysages et des Sites de Savoie et Haute-Savoie
  • Delphine Batho, députée des Deux-Sèvres, ancienne ministre de l’Écologie

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