Une maison appelle souvent une piste, un accès carrossable, un raccordement, une alimentation en eau, un assainissement, une sécurisation, parfois une clôture ou une location touristique. Autour d’une ruine reconstruite, c’est tout un usage nouveau de l’espace qui s’installe, lentement, cas par cas, sans bruit.
Les alpages ne sont pas des réserves foncières en sommeil. Ce sont des espaces de travail, des milieux fragiles, des lieux de circulation pour la faune sauvage, des paysages ouverts, des équilibres agricoles et écologiques déjà soumis à de fortes pressions. À l’heure où l’eau devient plus rare, où les sols s’artificialisent, où la pression touristique monte en altitude, la loi devrait protéger ces espaces, non multiplier les exceptions.
On dira que le texte est encadré. Le Sénat a certes réservé l’usage des ruines reconstruites à l’activité pastorale et à la « pratique de la randonnée » — notion sans définition juridique, où peuvent se loger gîtes et hébergements marchands. La version de l’Assemblée nationale, elle, ne prévoyait aucune restriction ; nul ne sait laquelle survivra à la commission mixte paritaire. Mais comment conserver les caractéristiques principales d’une construction ruinée depuis des décennies ? Que reste-t-il à restaurer lorsqu’il ne demeure qu’un amas de pierres ? Le risque est de voir surgir des constructions contemporaines habillées de bois et de pierre, sans rapport réel avec les usages, les contraintes et les techniques traditionnelles. Les chalets d’alpage témoignent d’un habitat minimal, adapté à une activité saisonnière. Les transformer en décors de carte postale, c’est organiser la « disneylandisation » douce des paysages de montagne.
On dira aussi que les élus locaux seront consultés. Mais face à la pression foncière et touristique, la protection des espaces naturels et pastoraux ne peut pas reposer uniquement sur des arbitrages locaux. La loi Montagne existe précisément pour poser des principes communs : éviter le mitage, limiter l’urbanisation diffuse, construire en continuité, protéger les terres agricoles, naturelles et pastorales. Ce ne sont pas des rigidités administratives. Ce sont des garde-fous.
Il ne s’agit pas de laisser disparaître les chalets d’alpage existants, ni d’empêcher les éleveurs de disposer de bâtiments utiles à leur activité, ni de nier l’importance du patrimoine montagnard. Au contraire. Il faut préserver ce qui doit l’être : inventorier, consolider, restaurer lorsque le bâti le justifie, maintenir certains vestiges en l’état lorsque la ruine fait pleinement partie du paysage et de la mémoire des lieux.
Mais une ruine pastorale n’est pas une promesse de valorisation foncière. Un bâtiment d’estive n’est pas une résidence secondaire avec vue. Un chalet d’alpage n’est pas un décor.
La
montagne vivante, ce sont d’abord des habitants à l’année, des
logements accessibles, des services publics, une agriculture
soutenue, des éleveurs qui peuvent travailler, des vallées capables
de s’adapter sans se vendre morceau par morceau. C’est aussi une
montagne qui accepte des limites.
Les
quatorze parlementaires de la commission mixte paritaire doivent
supprimer l’article 6 bis. Non pour tourner le dos à l’histoire
des alpages, mais pour éviter qu’elle ne serve de prétexte à
leur résidentialisation progressive.
Oui
aux bâtiments nécessaires à l’activité agricole et pastorale.
Oui à la conservation des traces qui gardent la mémoire des lieux.
Non à la transformation des ruines d’altitude en droits à bâtir.
Une
ruine peut être belle sans redevenir une maison. La montagne a
parfois davantage besoin qu’on la laisse respirer que d’une
nouvelle clé dans une ancienne serrure.