Crédits photos

Cynorrhodon
© Gonzalo Ossa

30 ans de MW International : Repenser la montagne

5 déc. 2017

RETOUR AUX SOURCES...

A l’invitation de la fondation Sella, du Club alpin académique (CAAI) et du Club Alpin Italiens (CAI), les représentants de Mountain Wilderness International, de Mountain Wilderness France et des autres sections nationales se sont rendus à Biella (Italie), pour participer à une célébration des 30 ans de la création de notre mouvement. C’est en effet dans cette ville que Mountain Wilderness a été créé en 1987, et que s’est écrit le texte fondateur du mouvement, les "Thèses de Biella" qui sous-tendent, encore à ce jour, sa philosophie.

La conférence s’est tenue dans les locaux de la fondation Sella. Dans une ambiance passionnée, nourrie par une assistance importante, nous avons pu constater qu’après trois décennies d’activités, les idéaux défendus par Mountain Wilderness sont toujours vivaces et à même de nourrir des débats et des discussions passionnées entre alpinistes, érudits et experts de la montagne sur des sujets toujours sensibles et d’actualité.

Parmi les grands acteurs de la montagne présents, à noter Kurt Diemberger, l’un des deux seuls hommes ayant réussit deux premières de plus de 8000 mètres [1] (Broad Peak en 1957 [2] et Dhaulagiri en 1960). Cet homme de la « barrière de fatigue » symbolise si parfaitement Mountain Wilderness —pour lui, et quel que soit son niveau, le pratiquant de la montagne ne communie vraiment avec la wilderness que lorsqu’il se dépasse et brise cette barrière― et de très grande sensibilité aux petites choses de la nature.

JPEG - 146.2 ko

...POUR DÉBATTRE DES ENJEUX D’AUJOURD’HUI

De multiples aspect liés à la wilderness de montagne furent abordée lors de la conférence, dont :

  • L’impact économique et le tourisme de masse : s’il est clair que le sur-équipement de la montagne est refusé par MW, faut-il pour autant considérer que donner à la montagne l’opportunité d’être le moteur d’un développement et d’une économie durable est en porte à faux avec les Thèses de Biella ? La volonté d’inciter le plus grand nombre possible de personnes aux différentes pratiques de la montagne en leur facilitant son approche, déclenche-t’elle des processus délétères d’anthropisation ? Une politique « consumériste » faisant abstraction des valeurs de la nature sauvage —et de la solitude qui la caractérise― est à bannir, mais un « tourisme » basé sur un alpinisme, une découverte de la montagne, respectueux de la nature et des hommes est à même de reconnecter l’homme et son environnement, jouant ainsi un rôle social primordial.
  • Le rôle des refuges : la conception et la capacité des refuges ne devraient pas répondre à la demande des visiteurs potentiels, ils devraient être calibrés en fonction de la pression humaine supportable par les milieux naturels environnants, rendus plus accessibles par ces abris. Et servir de point d’ancrage à une découverte de leur environnement.
  • Le côté spectaculaire de l’alpinisme et l’anthropisation excessive des zones de montagne : tous les participants ont convenu que ce sont deux maux qui affligent particulièrement les hautes terres tout en reconnaissant que beaucoup de progrès a été fait au cours de ces décennies d’activité. Un ralentissement marqué de la dégradation et une augmentation significative de la sensibilisation des utilisateurs de la montagne ont été constaté. Mais ce n’est toujours pas suffisant.
  • Le changement climatique : qui modifie particulièrement rapidement les écosystèmes de haute altitude, et l’évolution du profil des touristes requièrent une nouvelle manière de penser l’avenir, même à très long terme, nécessitant urgemment la mise en œuvre de processus économiques vertueux.
  • La nécessité d’une meilleure gestion des fonds publics : souvent distribués avec peu de prudence et sans contrôles réguliers, d’une prise de conscience culturelle afin de préserver le patrimoine bâti et naturel de la montagne.
    L’utilisation des nouvelles technologies, qui bien que permettant aux pratiquants de se déplacer de façon plus sûre, poussent ceux-ci à prendre des risques inconsidérés et à les couper de leur environnement. La technologie ne peut et ne doit pas compenser des insuffisances ou une mauvaise préparation, elle doit rester un outil à utiliser avec conscience.
  • Les concepts de responsabilité et de liberté : la montagne est pour celui celui qui protège, qui sait profiter de la liberté offerte, mais qui respecte la fragilité d’un environnement souvent déjà fortement sollicité. Dans ce contexte les rassemblements et activités sportives doivent être organisés avec une éthique qui tient compte du milieu et de ses différents habitants : principalement les animaux sauvages, eux qui ont besoin d’une protection constante. Le débat mené par Alessandro Gogna, rassemblant un panel très étendu de pratiquants a été indicatifs des intérêts divergents de ceux-ci, Alessandro concluant que la liberté en montagne c’est la pratique autonome de la wilderness alors que la compétition n’est finalement qu’une soumission aux règles qui la régisse.

Un intéressant moment de la conférence fut la rencontre avec les les écrivains Paolo Cognetti, récompensé par le Strega (le Goncourt italien) et le prix Medicis étranger 2017 pour son livre "Les huit montagnes", et Matteo Righetto (Prix Cortina 2016 et Festival "Ghiande" Ambiente di Torino 2017, auteur de "La peau de l’ours", "Ouvre les Yeux" et "L’âme de la frontière"), qui se sont interrogés sur les thèmes de la frontière, des confins et de la wilderness.

En fin de conférence, Carlo Alberto Pinelli, réalisateur, écrivain, alpiniste et écologiste, et l’un des pères fondateurs de Mountain Wilderness, est revenu sur le thème "liberté et responsabilité" : « La montagne est le royaume de l’authenticité, de la liberté, du choix. La montagne peut nous offrir tout cela et permettre de regarder notre vie selon une véritable perspective. Nous devons apprendre à vivre la montagne telle qu’elle est : c’est-à-dire, un territoire, bien sûr, mais aussi un ensemble de rencontres, de relations humaines, de fleurs et d’animaux. »
Il a également lancé un avertissement : « sans un environnement sauvage, il n’y a pas de liberté ; la wilderness n’est pas un espace de jeu qui, par définition, est basé sur des règles précises, mais c’est un véritable espace d’aventure, le dernier qui nous reste, et qui doit être défendu vigoureusement. »

Les sections nationales de Mountain Wilderness ont profité de cette commémoration pour tenir une réunion de travail. Elles ont mis en lumière un enjeu majeur : renforcer la coordination inter-associations nationales afin d’améliorer les synergies possibles dans un contexte de plus en plus difficile pour la nature et la montagne.
Afin de favoriser, en ces temps de mutations, l’émergence d’un homo-wildernicus, comme l’a souhaité le président de MW International, le Catalan Jordi Quera !

UNE SOIRÉE EN FORME DE CADEAU D’ANNIVERSAIRE

Pour parfaire cette journée, le soir, dans la cathédrale de Biella —le "Duomo"―, le CAI, la Fondazione Sella et la ville de Biella nous offraient le spectacle "Laudato si", dédié à Mountain Wilderness. Des chants inspirés de l’encyclique du Pape François sur l’environnement, par le chœur Sant’Ilario di Rovereto, l’un des chœurs de montagne les plus prestigieux d’Italie (le concert d’ouverture de l’Exposition internationale de Milan, c’était eux !).
Derrière eux, sur un écran géant, étaient projetées des photos issues des très riches archives de la Fondazione Sella : "Cent ans de photographie de montagne".
Un très beau cadeau d’anniversaire !

[1L’autre étant Hermann Buhl, avec qui Kurt était au Broad Peak, qui fit également la première —en solo― du Nanga Parbat.

[2Sans porteurs d’altitude et sans oxygène : le début de l’himalayisme en style alpin.

Diffuser cet article :


Partager