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Cynorrhodon
© Gonzalo Ossa

La revégétalisation des pistes de ski

1er mars 2009

de Gatel Jean-François
Le fort développement des domaines skiables à partir des années cinquante a multiplié les aménagements de domaines skiables, qui ont engendré très vite des problèmes de stabilité des sols et d’intégration paysagère. Dès la fin des années 70, des travaux ont donc été entrepris afin de revégétaliser ces espaces fortement perturbés, avec le concours d’organismes de recherche et d’universitaires.
Nous verrons qu’au delà des questions posées par les différentes techniques utilisées (apports d’espèces allochtones, utilisation de composts de boues d’épuration...), c’est la politique de fonctionnement des domaines skiables qui peut être remise en question.
1.Une technique récente désormais généralisée.
© Freddy Rey
revegetalisationLorsque les opérateurs des domaines skiables font appel aux chercheurs ou universitaires dès 1978, c’est en premier lieu pour répondre à un problème d’érosion des sols, conséquence directe de leurs aménagements. Pour obtenir un produit neige d’une qualité correspondant à celle exigée par la clientèle, les responsables des stations ont dû modeler ou profiler des pistes de ski. Mais les conditions de milieu étant peu favorables, le sol détruit a beaucoup de difficultés pour se reconstituer, devenant alors très sensible aux agents érosifs.
Afin de répondre à l’appel, les chercheurs ont donc testé différentes techniques de végétalisation, souvent empruntées aux techniques utilisées pour reverdir les talus, un peu au hasard au départ, puis en affinant au cours du temps grâce aux évaluations des premières expériences. La publication de guides techniques, de brochures explicatives, la mise en réseau des expériences a largement contribué à diffuser les idées dans la plupart des domaines skiables français et étrangers. Au départ dans les stations de très haute altitude (La Plagne, Val Thorens, l’Alpe d’Huez...), la revégétalisation s’est ensuite généralisée à toutes les stations lorsque le paysage est apparu comme une composante essentielle du produit touristique "montagne", notamment en période estivale. Aujourd’hui le couvert végétal fait donc l’objet de toutes les attentions puiqu’il contribue au maintien du manteau neigeux, qualité notable en période de réchauffement climatique. A tel point que même les pistes engazonnées dans les années 80 sont désormais remodelées, pour augmenter la période de skiabilité.
C’est donc aujourd’hui la quasi totalité des domaines skiables, de moyenne ou haute montagne, qui sont concernés par la revégétalisation des pistes de ski.
2.Un support, un mélange de graines, et de l’engrais
La revégétalisation des pistes concerne un ensemble d’opérations (récupération de la terre végétale, profilage et drainage des pistes, broyage des cailloux, ...) qui se résument en trois composantes indispensables : il faut un bon support pour permettre le développement des semis, un mélange de graines adapté aux conditions locales, et des nutriments pour favoriser la reprise rapide de la végétation.
Comme les scientifiques disposaient de peu de données préalables, c’est donc une triple recherche, à la fois sur le support, les semis et les engrais qui a été menée. En ce qui concerne les semis, un grand nombre d’espèces ont été testées, seules ou en mélange. Les graminées (fléole, fétuque...) ou les légumineuses (trèfle) ont eu dès le départ la préférence des chercheurs, pour leur capacité à recoloniser et développer une surface foliaire en peu de temps. Ces espèces provenaient au départ de fonds de grange voisins, mais la trop grande surface à traiter a poussé les gestionnaires vers d’autres voies. Une filière complète s’est mise en place, et l’utilisation de cultivars sélectionnés par les diverses expériences s’est généralisée. Une céréale (le blé) est même utilisée avec un certain succès (©Blé des Cimes, à la Plagne et Val Thorens). Mais il s’agit d’une espèce servant de support et de réserve organique et minérale pour d’autre espèces qui se développent l’année suivante. Aujourd’hui les guides techniques proposent des compositions à semer en fonction des caractéristiques du site.
Quand aux supports, des essais utilisant des boues de station d’épuration ou des composts de boues ont été menés très tôt. Montgenèvre a dès 1982 mis en place une expérience utilisant les boues de la station d’épuration de Briançon, mais malgré une efficacité réelle l’opération n’avait pas eu de suite. Les Jeux Olympiques d’Albertville ont relancé le développement d’une filière de revalorisation des boues, les domaines skiables de Tarentaise devenant alors un terrain d’essai grandeur nature. Là encore, le mode de recherche était basé sur des tests et des retours d’expérience. Aujourd’hui, le compost de boues est un des matériau les plus utilisés, associé à des éléments fertilisants du même type que ceux utilisés en agriculture.
L’évolution des techniques permet donc désormais de revégétaliser en moins de 5 ans 70 à 90% de l’espace remanié, jusqu’à près de 2500 mètres d’altitude.
3.Ethique de responsabilité ou éthique de conviction ?
La revégétalisation des pistes de ski a permis d’améliorer considérablement la recolonisation par les végétaux des milieux dégradés, jusqu’à très haute altitude, et ce en à peine 30 ans de recherche.
Mais au delà de cette prouesse technologique, de nombreux aspects techniques soulèvent des questions :
- l’utilisation d’espèces allochtones, tout d’abord. Les mélanges apportés créent dans un premier temps des groupements végétaux différents des groupements pionniers autochtones, pouvant affaiblir ou concurrencer ceux-ci (ce n’est pas le cas du blé qui disparaît l’année suivante). Les groupements introduits étant sensiblement les mêmes sur chaque domaine skiable, on peut craindre une banalisation des milieux pionniers d’altitude ;
- l’emploi de boues ou composts de boues présente quelques risques. On peut ainsi y retrouver des éléments métalliques, des agents pathogènes, ou encore des polluants organiques. Dans un milieu où la ressource en eau et les milieux humides sont fragiles et menacés, et dans un contexte de généralisation de cette méthode (c’est une des principales voies pour écouler les boues en montagne), on peut craindre des dérives et des atteintes graves au milieu naturel et à toute la chaîne alimentaire.
On arrive alors à la question la plus embarrassante : doit-on cautionner la revégétalisation des pistes de ski ? En réalité, c’est de notre positionnement éthique que dépend la réponse :
- Soit on adopte une éthique de responsabilité, et il apparaît essentiel de reverdir les pistes de ski. Pour plusieurs raisons : limiter l’impact paysager (un piste reverdie sera toujours plus discrète qu’une piste enrochée), laisser un espace suffisant à l’agriculture de montagne (ou au moins ne pas diminuer la surface pâturée), faire vivre une filière et des compétences, permettre aux stations de maintenir un manteau neigeux plus longtemps (et peut être ainsi limiter le recours aux neiges de synthèse), donc favoriser le maintien de la station là où elle semble menacée par le manque de neige.
- Soit on adopte une éthique de conviction. Là, il ne s’agit pas de récuser en bloc toute idée de revégétalisation, mais de prendre conscience des réels problèmes posés par ce système. Outre les problèmes techniques explicités plus haut, l’expérience a par exemple montré que les espèces locales ont souvent de meilleures capacités de régénération que les espèces allochtones, mais elles sont peu utilisées car hors de la filière commerciale. Les difficultés à viabiliser le programme Ecovars 2 dans les Pyrénées illustrent bien cela (ce programme développe notamment une banque de graines locales). De plus, partant du constat que le manteau neigeux tient plus longtemps sur l’herbe, on installe des communautés végétales là où elles ne sont pas habituellement (zones rocheuses ; au delà de 2200 mètres).
Enfin, des travaux récents de M.-J. Hassid (2006) démontrent des transferts d’éléments métalliques dans les eaux superficielles, à l’heure où la question de la ressource en eau en montagne devient un enjeu fort. Quant à l’impact paysager, même s’il est très subjectif, on est en droit de se poser la question lorsque l’on voit ces grandes saignées vert fluo entailler les parois rocheuses des montagnes, au point même de douter de l’intérêt de revégétaliser.
En conclusion, on pourrait reposer la question autrement : la revégétalisation doit-elle être une caution environnementale des domaines skiables ? Dans la politique de communication des stations, elle apparaît en effet comme un argument visant à excuser toutes les opérations de terrassement et de remodelisation des pistes, en oubliant tous les effets négatifs de celle-ci.
Il advient donc à chacun de choisir son positionnement éthique pour éviter qu’elles ne soient qu’un prétexte à développer à outrance le refaçonnage des pistes et en créer de nouvelles, en attendant le moment où l’existence même des pistes sera elle aussi remise en question.
Merci notamment à François Cottard pour ses relectures.

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