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Cynorrhodon
© Gonzalo Ossa

Réflexions sur la wilderness

21 janv. 2008

Par Bernard Egal, adhérent du Massif Central

Lors du débat sur les espaces protégés, en prélude à notre AG 2007, j’ai retenu deux remarques de participants, celle d’un ornithologue de la Haute-Loire se demandant qu’elle était la pertinence de limites administratives pour la protection d’oiseaux qui peuvent changer de territoires l’été en fonction de la plus ou moins grande sécheresse, sans être pour autant migrateurs, celle sur les pistes de ski de fond adaptées au patinage, considérées comme n’étant pas « wilderness ».

La premiére remarque permet d’alimenter la réflexion sur les limites de la notion d’espaces protégés.
En effet, définir de tels espaces peut prendre deux formes :

- soit rassembler des volontés d’élus locaux et territoriaux pour un projet de PNR. Certes, le PNR est un outil de développement local mais il doit donner une place importante à l’environnement naturel et, de ce fait, les PNR apparaissent aux yeux du public comme des espaces protégés, laissant accroire l’idée que la protection de la nature est affaire de parcs au sens générique du terme et non de conception globale de l’espace et des choses.

- soit se fier à la connaissance scientifique en écologie (exemples : arrêté de biotope, réserve naturelle) alors qu’on n’est sûr de rien sur la présence ou non de telle ou telle espèce à tel ou tel endroit, alors qu’on n’est sûr de rien sur l’importance ce telle ou telle espèce dans les chaînes qui font la vie et alors que le caractère parfaitement systèmique de la nature fait que toutes les limites y sont toujours floues ou même indéterminées et que systèmes et sous-systèmes s’imbriquent dans tous les sens, si bien que c’est un casse-tête pour délimiter des espaces pertinents.

Il n’est pas question de remettre en cause les avancées permises par les espaces protégés, mais, peut-être, d’une part de mettre en avant la gestion (y compris la non-gestion) qui y est mise en oeuvre plutôt que la protection. On parlerait alors d’ »espaces gérés » et non protégés, ce qui ne dévaloriserait pas les espaces « non protégés », d’autre part d’aller plus vers des grands principes de protection comme celui des corridors écologiques proposés par les écologues eux-mêmes et donc, indirectement, comme celui de l’évitement du fractionnement des espaces naturels à différentes échelles par les aménageurs.
Notre association est typiquement dans cette optique de grands principes.

La deuxième remarque ramène aux débats de notre AG 2003 dont malheureusement aucun compte n’a jamais été rendu.
Lors de cette AG, dans le Luberon, chacun avait pu apporter sa contribution à la réflexion sur la wilderness par deux ou trois diapos commentées.
A travers des diapos représentant une vieille maison forestière en granit, en Lozére, j’avais émis l’idée que la wilderness était liée au temps géologique : une maison en granit, ancienne ferme au milieu des pâturages et des forêts, fussent-elles plantées, évoque certes la ruralité (encore que le mot »rural » vient du latin rus : le champs cultivé) mais une ruralité sous la menace de la forêt (certes de monoculture) dont elle semble d’ailleurs à peine sortie. Le granit évoque, lui, la durée et, associé aux autres éléments du paysage, le temps géologique ; je me suis même demandé si on n’était pas autant (mais de façon différente) dans la wilderness dans ce coin de Lozére parfaitement silencieux, où on peut tout à la fois rencontrer fugacement sangliers et biches au détour du chemin et s’immerger dans le temps long qu’au sommet de l’Eiger où on entend parfaitement, paraît-il, le bruit de la vallée d’autant qu’on est couvert de vêtements et de matériels d’une grande modernité. Mon doute est assez vite éteint ; j’imagine que, dans l’Eiger, la vie dépend de sa capacité à mobiliser sa propre nature et des aléas de la nature qui nous entoure ; ce n’est évidemment pas le cas de la Lozère !.
Reste qu’on peut trouver de la wilderness dans un rapport au temps lent ou long, celui de la nature et il me semble qu’éprouver la wilderness c’est toujours se figer dans le temps ou le ralentir, c’est même peut-être ressentir l’éternité, même fugacement. C’est pour le moins existenciel. En tous cas, je crois que la recherche de vitesse porte atteinte à la wilderness ressentie par les autres ; c’est l’une des raisons de mon opposition aux engins motorisés, mais aussi, quoiqu’ avec moins de fermeté, aux courses en montagne.
Il y a donc beaucoup plus de wilderness sur une piste de ski de fond pratiqué en alternatif que sur une piste de patinage ne serait-ce que pour la question de la vitesse (qui s’ajoute à la moindre artificialisation de la piste : voir remarque d’une de nos adhérente le samedi après-midi).

Je propose le tableau en annexe qui a alimenté pendant plusieurs années ma réflexion avec mes élèves de BTS « Gestion et Protection de la Nature » et en licence Pro « Gestion des espaces naturels de loisirs ». Simple réflexion sans prétention à conclusions définitives.

 

 
  100%     gradiant de diminution de la naturalité 0%

Critères de naturalité

- nature vierge

et

- espace utilisé comme tel

- espace naturel + ou – anthropisé 

et

- réversibilité possible

- espace naturel + ou - artificialisé

ou

- espace utilisé + ou - comme
simple support

- espace artificialisé et/ou anthropisé à 100%,
c.a.d où les éléments de nature sont entièrement choisis

et

- irréversibilité

- espace = simple support

Types d’espaces
Plein océan, haute montagne

Landes prés champs

Périurbain

espaces de loisirs
 urbain

Environnement et phénomènes naturels

Présence de superprédateurs

(hors oiseaux)

..de sangliers..cochongliers

..........animaux

 
 

 
 Forêt primaire
 Forêt traitée en furetage ou jardinée
 Monoculture de conifères
 Arborétum, parcs

 
 Crues de la saône : indépendante de

 Inondations de Nîmes : due à
l’homme
 
 

 

Eau naturelle (peut être

« polluée » à
l’arsenic)
Eau polluée par l’homme
 
 égoûts

 Voies de communication et de transport
 Sente animale... kerns...signes de peinture

Sentier... chemin

petits poteaux téléphoniques

Petite route, petite voie ferrée

nationale

Autoroute, TGV

lignes HT 

 Aménagements pour activités de loisir

Contemplation

Ski alternatif

skating
 Ski de piste
4x4, moto TT l’espace naturel n’est qu’un support

Activités de production

Cueillette raisonnée

furetage

Agriculture bio et agronomique

futaie jardinée

carrière

quelques éoliennes

Agri industrielle et faux « hors -sol »

futaie régulière

champs d’éoliennes

micro-centrale

Vrai « hors-sol »bactéries OGM usage de

centrale
nucléaire

barrage....barrage peint ex : Tignes

 bâti
 en cohérence avec le climat

En pierres locales

en cohérence avec les activités rurales locales ex:bâtiment
agricole

Construction de + en + éloignée de la nature

En béton

 

Ce tableau avait pour but de montrer d’un point de
vue pédagogique que la wilderness se définit par un gradiant (de 100% à 0% de
wilderness).

C’était une erreur : je confondais
« wilderness » et « naturalité » (ce mot est utilisé par
les biologistes à propos des êtres
vivants pour exprimer la part d’anthropisation qu’ils comportent). Je reprend
donc la « naturalité » pour l’appliquer aux espaces. L’idée de
gradiant prend alors toute sa pertinence, la wilderness étant 100% de
naturalité de l’espace.

Damned ! Je n’aurais donc pas fait avancer le débat
sur la wilderness ?!.

Sans doute, hélas ! pour mon ego, mais comme MW
s’intéresse, de fait et de force, plus à la naturalité qu’à la wilderness,
c’est plus important de disserter sur la naturalité que sur la wilderness !.

Effectivement, raisonner en gradiant c’est se
demander non pas ce qu’on fait d’une wilderness qui n’existe plus, bien
souvent, là où MW est amenée à intervenir pour des projets d’aménagements mais
si on peut ralentir la dénaturalisation ou même accroître la naturalité (ainsi
abattre une forêt en monoculture pour y mettre des éoliennes peut renforcer la
naturalité de l’espace !) 

Par ailleurs, dans la continuité
de ce que j’avais dit lors de l’AG du Lubéron, j’exprime l’idée que parmi les
critères de naturalité, il y a le statut qu’on donne au sol (simple support de
l’activité ou pas), il y a la « longueur du temps » évoqué par
l’aménagement, il y a la réversibilité ou pas.

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