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Cynorrhodon
© Gonzalo Ossa

Les Pyrénées, les ours et les hommes...

10 mai 2006

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Il y a maintenant plus de quinze ans que, dans l’optique de maintenir une population ursine dans les Pyrénées, la nécessité de renforcer le noyau relictuel du massif a été scientifiquement établie et que l’Etat, et les gouvernements successifs, ont choisi d’explorer la faisabilité de tels renforcements. La population d’origine, évaluée à une quinzaine d’individus à cette époque après des décennies d’atermoiements et de régression due pour la plus grande partie au braconnage, était en effet trop peu nombreuse, trop consanguine, trop dispersée sur le massif et avec un sexe-ratio trop défavorable aux femelles pour que l’espoir d’un re-démarrage à partir de ces seuls individus soit envisageable.

 

C’est donc ce qui a présidé à la première réintroduction d’individus d’origine slovène, en 1997. Ce premier programme a été une réussite biologique, puisque non seulement le mâle et deux femelles relâchés ont su trouver des milieux favorables, mais il a en outre permis à la population ursine de la chaîne de repartir plus favorablement. Par contre, ce programme n’a pas permis de parvenir à une acceptation sociale convenable des ours, puisque les avis sont restés très clivés selon les différents secteurs du massif. Il n’a pas permis non plus de poser les bases d’un débat non passionné, puisque des jeux d’acteurs, politiques particulièrement, sont venus systématiquement intervenir non en médiation mais en renforcement des clivages et de l’exacerbation des positions en présence.

C’est pourquoi il était malheureusement prévisible que le nouveau programme de renforcement décidé suite au tir de l’ourse Cannelle, en 2005, soit l’objet de confrontations et de mises en scènes préjudiciables au débat démocratique. Pire, pendant cette année de consultation des acteurs locaux et de préparation scientifique du programme, les difficultés se sont accrues : déclarations à l’emporte-pièce, exactions contre les agents de l’Etat (ONCFS, Diren) et les tenants de la réintroduction (du monde de l’élevage comme des associations), menaces répétées... Pourtant, des collectivités se sont déclarées prêtes à accueillir les lâchers d’ours ; des études d’opinion ont montré que la population des départements concernés (et pas seulement les « citadins », comme cela est couramment caricaturé...) était très majoritairement favorables à la présence et à la réintroduction d’ours dans les Pyrénées ; l’Etat a revu le programme à la baisse, prévoyant la réintroduction de cinq ours dans un premier temps, puis une évaluation avant toute étape ultérieure... Peine perdue, les manifestations et déclarations parfois violentes ont repris le dessus.

La vie des ours, l’avis des hommes

Nous en sommes donc là aujourd’hui, avec une situation sinon bloquée du moins apparemment inextricable. Il faut dire que le climat d’intolérance, les dégradations commises à Arbas, siège de l’association « Pays de l’ours » en présence d’élus en écharpe, les menaces directes de destruction des ourses déjà relâchées, les menaces sur les individus, ont dépassé les limites. Le débat démocratique (on n’ose plus parler de dialogue) paraît tout simplement impossible. Ce qui est en jeu dépasse de loin les plantigrades : décisions sur la biodiversité souhaitées par les uns, vécues comme une régression par d’autres ; jeux politiques locaux compliqués par des surenchères professionnelles... Comment donc ont fait les Italiens, eux qui aux cours des années récentes ont renforcé avec succès la population ursine du Trentin avec dix ours slovènes ? Et les Autrichiens, qui ont choisi aussi la « filière » slovène ? Et les Espagnols, qui vivent avec des populations d’ours autrement développées ?

Que faire ? Prendre le temps, peut-être, mais certainement pas céder aux affirmations lapidaires colportant que « pastoralisme et ours sont incompatibles » : sans parler des exemples d’autres pays, la co-existence dure en France depuis des siècles. A l’heure où l’Etat prend en charge les mesures de protection et les indemnisations, et où les « dégâts ovins » dus aux ours dans les Pyrénées représentent moins de 0,1 % des ovins présents sur la chaîne (contre 2 ,5 à 3 % de pertes pour d’autres causes dont les sanitaires), il est faux de dire que la co-existence est impossible. Qu’on ne la veuille pas, qu’on tienne l’ours pour espèce négligeable, qu’on ressente mal le fait que l’Etat mette des moyens sur le maintien d’une population d’ours, qu’on reconnaisse les difficultés des éleveurs à évoluer dans leurs pratiques et les problèmes économiques de la filière, cela peut être un point de vue légitime. Mais affirmer qu’avec l’ours les hommes vont devoir déserter la montagne est simplement mensonger, et absurde..!

L’enjeu de la présence de prédateurs dans nos espaces naturels touche en réalité, au-delà de contraintes réelles mais remédiables sur les activités humaines, à un fond symbolique plus important et sensible : celui de notre rapport à la nature. Sommes-nous prêts à accepter de partager « notre » territoire avec d’autres espèces, plus dérangeantes que nombre d’autres plus courantes, car situées comme nous en haut de la pyramide ? Voulons-nous un avenir pour ces autres vivants, et lequel ? Quelle « part » leur laisser et comment en assumer les conséquences solidairement ? Toutes questions qu’il est difficile de poser, de mettre au débat pour proposer une réflexion collective.
Pourtant, et avant qu’il ne soit trop tard, notre société s’enrichirait à choisir en faveur des ours, et à décider que les Pyrénées doivent continuer à abriter des ours : pour la chaîne elle-même, sa richesse et son identité ; pour les ours eux-mêmes... bien qu’ils ne demandent rien à personne ; pour nous, afin de pouvoir nous respecter nous-mêmes ; et enfin pour ceux qui viendront après nous...

Jean de l’Ours alias Jean-David Abel

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