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Cynorrhodon
© Gonzalo Ossa

Queue de poisson...

9 mars 2004

Bernard AMY

Texte paru dans le bulletin n° 18 de Mountain Wilderness (avril 1993) et repris dans la chronique Mountain Wilderness du n° 165 de la revue AlpiRando (mai 1993).

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Cette réflexion a été inspirée par une autorisation népalaise donnée à l’alpiniste japonaise Yungo Tabei pour le Machapuchare, sommet de 6997 mètres dont le nom signifie "la queue de poisson", et sur lequel les tentatives d’ascension étaient interdites depuis 1964, officiellement en raison du caractère sacré de la montagne.

Le Machapuchare - Photo A. van Limburg

La fin de l’interdiction du Machapuchare, c’est la fin, non du respect aux dieux des populations locales - celles-ci n’ont pas besoin de nous pour savoir respecter leurs dieux - mais d’un symbole tout à fait occidental. Un problème népalais, celui de Machapuchare ? Non, un problème qui nous concerne nous, les alpinistes.

Mountain Wilderness, comme tout groupe social qui s’est constitué autour de quelques idées-clés, a besoin d’associer à ces idées des symboles à défendre et des causes emblématiques. Nous nous en sommes déjà construits, des couples idée-symbole : pour l’idée d’un territoire connu mais préservé de tout équipement, le mont Blanc et l’Olympe ; pour l’idée d’un passage humain sans pollution, le K2 ; pour l’idée d’un équilibre entre une occupation humaine du désert et la nécessité d’avoir encore des déserts, les contrats "la montagne à vivre", etc. A ces idées, il faut en ajouter une, centrale, celle de la "Wilderness presque ultime" : le territoire sans équipement, sans traces et surtout, pour celui qui l’aborde, inconnu. Et il faut lui attacher le symbole d’une "Wilderness ultime" : un coin de planète sans équipement, sans traces, et inconnu de tous, c’est à dire vierge. Il se trouve que par miracle l’ensemble des alpinistes avait réussit à se construire ce symbole en se mettant d’accord sur la nécessité de laisser vierge le sommet du Machapuchare. En laissant supprimer ce symbole, nous couperions la racine la plus profonde du concept de wilderness, celle qui plonge dans notre passé occidental le plus lointain et non dans la culture religieuse d’un peuple qui a d’autres préoccupations immédiates que nous.

Il est peut-être aujourd’hui tout à fait ringard et utopique de croire encore à l’importance du concept de terre vierge - ou abordée comme tel. A l’ère de l’étroitesse géographique, de la conquête rationnelle et d’abord cartographique de la planète, et des obsessions sécuritaires de toutes sortes, il est sûrement anachronique de vouloir préserver la possibilité de l’expérience - ou de la simple existence - du vrai désert. On peut craindre que la majorité des alpinistes se fichent pas mal du Machapuchare. Mais on peut aussi continuer à se demander si, pour défendre la wilderness, on peut vraiment se passer du symbole de terre vierge.

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