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Cynorrhodon
© Gonzalo Ossa

Témoignage

7 mars 2011

« Skieurs / traders : même combat ! Ou comment le ski de montagne devint ski de dénivelé… »
Publié dans le courrier des lecteurs du Montagnes Mag de Février, un texte de Pierre Clerc nous a interpellé sur les dérives possibles du ski de randonnée. Ce texte est pour nous une ouverture au débat. Dans l’optique des Assises de l’Alpinisme, la réflexion que provoque ce texte nous semble enrichissante.
Nous souhaitions donc vous faire partager ces questionnements qui nous sont chers.
Un grand merci à Pierre qui a bien voulu que nous publiions ce texte rédigé dans des conditions difficiles (contexte en fin de texte).

« Tout d’abord une évidence : en une petite vingtaine d’années le ski de montagne (ou ski alpinisme) a suivi une évolution spectaculaire, positive par certains côtés, malsaine par d’autres, résumons :
- Le matériel d’abord : plus léger, plus fiable, plus pratique : un vrai bonheur ça passe partout !
- Ensuite la représentation du ski en montagne : le free ride + les compets de ski alpinisme ont fait exploser les notions de dénivelés, de temps de parcours, de degré de pente...
Conséquences, il n’y a plus ni critères ni de limite au skiable...
Viennent alors se greffer les sites spécialisés (et les blogs perso !), créés au départ pour partager une passion et donner un maximum d’infos ils ont vite rempli en plus d’autres fonctions :
- celle de parler de soi au travers de ses exploits réels ou bidouillés,
—celle de trouver un statut : rédacteur / conseilleur / analyste sur site.
L’objectif est maintenant :
Grâce à mes super skis (et mes photos numériques), écrire quelque chose sur un site qui rejoigne les images les plus folles des festivals spécialisés !
C’est ainsi que des itinéraires naissent entre des barres ou des ravins parcourus jusque là exclusivement par des chamois ou des sangliers, qu’importe si entre les lignes on comprend que le ski n’est pas génial, l’important est d’avoir inventé quelque chose et surtout de pouvoir le raconter !
L’ensemble crée une excitation autour du ski de montagne, une surenchère malsaine : là où momo38 a fait 1800m, riri 74 va en faire 2000, si lulu 69 a parcouru les 3 couloirs de la dent du Guignol, roro 05 enchainera le 4°... etc.
... le ski de rando en 2010 c’est : à tout heure du jour et de la nuit, avant ou après le boulot (et pendant avec un portable au cou ?), deux fois, trois fois... le même sommet dans la foulée, casser la croûte au sommet ? c’est qui ce blaireau ! on mange à la voiture après le stop chrono...
ski_natureLe bonheur n’est plus dans le pré, ni dans le prés, ni dans la pente, ni dans la trace, ni dans l’odeur de neige et le bruit du vent dans les arbres, le bonheur c’est le compteur... ce qui sera fait aujourd’hui devra être dépassé demain et le bonheur du jour sera effacé d’un coup de clic goguenard... compétition indirecte, hypocrite, sans règles ni limites si ce n’est le crash, itinéraires qui ne seront jamais banalisables, course au toujours plus de soi, de dénivelé, de pente...
(mais les règles ne sont elle pas une entrave à la liberté d’entreprendre et de gagner toujours plus ?)
« Les gens pressés sont déjà mort » affirmait Lahcen en montant (patiemment) au Toubkal, et Paul Bonhomme d’écrire dans la revue des Guides n° 74 dans Plaidoyer pour une montagne durable « la question est de savoir s’il faut continuer à promouvoir et à cautionner implicitement, tacitement, le fait de FAIRE de la montagne, de la consommer, de l’essorer jusqu’à ce que mort s’ensuive... » citant Nicolas Bouvier écrivain voyageur suisse « l’hérésie majeure de la morale occidentale et la source de beaucoup de nos tracas et névroses me semblent être cette manie de privilégier le FAIRE sur l’ETRE »
Bien, mais comment faire quand on vit dans un monde ou pour Etre il faut absolument FAIRE, REFAIRE, SUR FAIRE sans repos...
Où s’arrête la pratique sportive ou commence l’obsessionnel compulsif ?
C’est comment qu’on freine ? chantait déjà Bashung en 82... mais il parlait alors d’une autre poudre !  »
 
Voilà le texte que j’ai fait parvenir à Montagne Magazine l’été dernier.
Je l’ai rédigé fin mars 2010, le soir du jour ou un jeune adhérent du club Escalade Voiron Alpinisme (mon club : EVA) a fait une chute à ski en versant Nord du Grand Charnier d’Allevard (très gelé ce matin-là et après une première descente en versant sud...) dans le comas depuis et toujours à l’heure ou je vous écris... 36 ans 2 gosses une femme et un boulot et toute une famille en vrac... et pourtant sa pratique comme de tant d’autres jeunes skieurs alpinistes de notre région s’inscrivait dans cette évolution qui me désole (il avait d’ailleurs confié à un ami après l’enchainement de 3 descentes au Charvin et d’autres sorties limites qu’il fallait qu’il se calme...)...trop tard.
Merci pour votre attention, bonnes et sereines randos !

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