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Wilderness : les origines d’une notion

9 déc. 2003

par Sylvain Jouty, membre de Mountain Wilderness et alors rédacteur en chef d’AlpiRando

Il m’a semblé intéressant de se pencher sur le passé du mot wilderness, car on sait - ou on ne sait pas - que l’histoire d’un mot gouverne, souterrainement, ses usages actuels. Et ceux-ci sont au centre de la réflexion et de l’action de Mountain Wilderness...

Wilderness : le mot est aujourd’hui connu, presque en passe d’être adopte par le vocabulaire français puisqu’on n’y trouve pas, décidément, d’équivalent acceptable (après tout, on a bien accepté bifteck, western, week-end !). En fait, le meilleur équivalent serait encore le mot désert, s’il n’avait pris un tout autre sens que celui qu’il avait encore à l’époque classique (Littré : "pays sauvage et désert"), où il désignait aussi bien la montagne que la forêt, et rarement le "désert" actuel. Or ce désert classique était toujours affreux et, si l’homme l’affrontait, c’était pour s’éprouver face à Dieu. Autant dire qu’il n’était pas question de l’admirer.

Je n’ai pas de dictionnaire étymologique sous la main pour connaître précisément l’origine du mot dans la langue anglaise et ses usages avant le XVIIe siècle. Ce que je sais, c’est qu’il fait son entrée littéraire dans le Paradis perdu et le Paradis reconquis de John Milton (1608-1674), dans sa description du jardin d’Eden. Dans le Paradis perdu, le jardin d’Eden est situé sur "the champaign head / Of a steep wilderness" le sommet aplati d’une solitude escarpée, trad. Chateaubriand. Et dans le Paradis reconquis, on voit dès les premiers vers "Eden rais’d in the wast wilderness" le jardin d’Eden dressé dans la stérile étendue, trad. Jacques Blondel. Pour le grand poète aveugle, la wilderness est donc le pays sauvage et désert qui s’oppose au Jardin d’Eden, en contrebas de celui-ci.

Or c’est précisément dans Milton qu’il faut chercher une des sources du goût des paysages naturels alors inexistant. Un mot employé au XVIIIe siècle pour désigner ceux-ci est prospect : il est d’abord employé par Milton à propos du panorama ouvert à Adam depuis "la muraille verdoyante du paradis" sur les contrées environnantes ; ce premier paysage est donc celui de la wilderness, fait remarquable, puisqu’à l’époque de Milton, personne ne pensait à regarder celle-ci, et l’aurait-on fait qu’on l’aurait qualifiée d’affreuse.

Il se trouve en outre que la description miltonienne du Jardin d’Eden lui-même est le modèle des jardins anglais qui apparaissent un siècle plus tard. Ceux-ci habitueront le goût aux paysages naturels et contribueront fortement à la naissance du "sentiment de la nature". Horace Walpole insiste sur l’aspect prophétique de l’Eden miltonien, véritable source d’inspiration de la nature admirée plus tard dans les jardins anglais : "l’auteur de cette vision sublime n’avait jamais vu l’ombre de rien de semblable à ce qu’il imaginait". A son tour, le poète français Jacques Delille, imitateur de Milton, voit dans l’Eden le modèle des jardins irréguliers tracés par Dieu lui-même.

Grâce à cette évolution, à la fin du XVIIIe siècle, les amateurs commencent à admirer la beauté des montagnes. Et c’est justement vers 1800 qu’un autre poète, Samuel Taylor Coleridge (1772-1834), renverse le sens de wilderness : il se représente au contraire de Milton le Paradis terrestre lui-même comme "some wilderness plot, green and fountainous and unviolated by man" quelque lieu sauvage, vert, arrosé et inviolé par l’homme : c’est ainsi que la wilderness est devenue Jardin de délices, paradis perdu et à reconquérir. Ce que Mountain Wilderness tente de faire !

Un siècle encore après Coleridge, John Muir (1838-1914) pouvait intituler un de ses livres Gentle Wilderness et inaugurer le mouvement protectionniste de la nature sauvage, dont Mountain Wilderness est le digne rejeton.
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