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Définition et bon usage du terme "nature".

15 nov. 2010

Texte de Claude Eckhardt.

nature-1-CEProtection de la nature : très bien,... mais, au fait c’est quoi cette « nature » ? Quelques gentianes plantées dans un bout de gazon entre deux tours de station de ski, que les promoteurs présentent alors comme réalisation exemplaire en termes de respect de l’environnement, voire de « développement durable » ?

C’est quoi, la « nature » ?
La question posée par l’animateur aux intervenants sur le podium lors d’un colloque en marge du Festival d’Autrans avait laissés ceux-ci songeurs. Seulement deux tentatives de réponse :
- j’avais proposé "tout ce qui n’est pas artificialisé de façon significative".
- le Pr. François Terrasson, lui, expert en la matière s’il en est, la définissait comme "ce qui ne résulte pas de la volonté humaine".
Définitions en fait assez proches, Terrasson abordant le sujet de façon plus vaste, en notant par exemple, que l’on dit d’une personne qu’elle « est nature » quand elle s’exprime de façon spontanée, et non suite à une réflexion plus ou moins structurée ou volontariste.
La définition de Terrasson a en outre l’avantage de souligner (ce que ne rejette aucunement ma définition) que l’homme fait partie de la nature. Ma définition par contre indique à quel moment l’implication de celui-ci devient « anti-nature » (artificialisation).
En tous cas, il semble bien que la nature ne puisse être définie que « en creux » , c’est-à-dire en excluant ce qu’elle n’est pas. Et ceci inclut aussi bien végétation, flore, lichens, micro-organismes, sols, paysages, qualité de l’air et ambiance sonore.
C’est un peu comme la « santé » : avoir la santé, c’est être dans un état ignorant tout problème ou dérèglement des fonctions de son corps ou de son esprit.

Emplois abusifs du terme.
Chacun, le plus souvent même en toute bonne foi, prétend être un ardent défenseur de la nature. Mais sans toujours être bien au clair de ce qu’il entend sous ce terme. D’où des dérives, souvent involontaires, mais aussi bien sûr à caractère moins honnête, façades d’aspects vertueux d’ intérêts personnels, catégoriels, ou commerciaux.

« Activités de nature » ou de plein air :
En particulier, il faut impérativement distinguer entre :
- activités de plein air, impactant par les équipements ou l’activité même le milieu naturel,
- activités de nature, la laissant dans son état réellement naturel, sans impact significatif.

Ainsi foot, ski sur pistes rabotées et garnies de remontées mécaniques, voire garnies de neige artificielle ne doivent pas être qualifiés de sports de nature (et encore moins de "pleine" (?) nature). De même qu’il est scandaleux de voir les fédérations d’activités motorisées revendiquer cette dénomination pour leurs activités dégradant les sols, envahissant les milieux et tous les environs de leur vacarme et de leurs pollutions, avec toutes les conséquences sur la faune et la végétation.

nature-2-CEPar contre un sentier ne l’altère pas de façon significative, et même si, selon Terrasson, il relève d’une volonté humaine, 10 cm à droite et à gauche, on est dans la nature : pour peu que l’on ne se promène pas en braillant ou faisant hurler son "transistor" (comme ça s’appelait il y a encore peu), la randonnée pédestre est bel et bien une activité de nature.

Pour ce qui est de l’escalade, il me semble que quelques pitons ou spits relèvent de la même analyse, et, en particulier en terrain d’aventure, elle est incontestablement un sport de nature. Ca devient contestable dans les sites hyper nettoyés et équipés, et de ce fait aussi très fréquentés : là , on est à nouveau dans le "plein air". Quant aux via ferrata, c’est évident, c’est la négation même d’une activité de nature.

Encore une fois, en particulier du fait des prétentions invraisemblables de promoteurs divers et des représentants des activités motorisées vécues dans les premières réunions des CDESI, on serait, je crois, bien inspirés d’être très vigilants sur ce qui n’est pas qu’une question de sémantique quelque peu théorique, mais a bel et bien des implications pratiques.

« Pleine nature » :
C’est une expression absurde et même perverse. Je suis surpris de constater le renouveau de cette terminologie ces dernières années. Nous avions réussi à faire modifier cette dénomination issue de quelque service technocratique, si bien que l’administration elle-même y avait renoncé (voir la loi sur le sport de Juillet 2000 utilisant simplement le terme de "sports de nature").
En effet :
- qu’est-ce qu’une nature à demi-pleine ou aux trois quarts pleine ???
- mais surtout, on ouvre un boulevard à ceux qui revendiquent la liberté de faire n’importe quoi, y compris les activités les plus perturbatrices ou "artificialisantes" en milieux naturels, en laissant entendre que ceux-ci seraient toujours encore « pas mal naturels ».

Espaces naturels ou espaces verts :

Tout comme être attentif à la distinction entre activités de nature et de plein air n’est aucunement dépréciatif en soi envers ces dernières, de même être vigilant quant à la nomenclature des espaces est impératif, sans que cela jette le moindre discrédit sur les attraits de zones vertes, y compris les plus jardinées.
En effet, il y a là toute la gamme de variantes entre :
- l’espace où la nature est laissé à elle-même, sans intervention significative,
- celui où certains éléments de la nature sont sous contrôle aux fins d’éviter des débordements incompatibles avec la vie environnante,
- celui où des parcelles naturelles sont « canalisées »,
- celui où des éléments naturels sont « mis en scène »,
- et celui totalement et soigneusement jardiné.
On s’éviterait bien des polémiques et utilisations abusives en restant rigoureux quant à la désignation de ces espaces divers. Ne devraient être dénommés espaces naturels que ceux correspondant à la première variante ci-dessus, ou à l’extrême rigueur à la deuxième.
Sinon, il s’agit d’espaces verts, de coulées vertes, de parcs, squares ou jardins.
De nombreux cas montrent quels malentendus et utilisations de plus ou moins bonne foi peuvent résulter du laxisme dans l’utilisation du vocabulaire (exemples : discussions sur la gestion de l’évolution de la Réserve Naturelle du Frankenthal, ou Charte du Parc soi-disant Naturel Régional des Ballons des Vosges, axé sur la « mise en valeur des sites naturels » des Hautes Vosges en les garnissant de parkings et routes pour développer l’intrusion motorisée, de remontées mécaniques, de retenues et enneigement artificiels, d’équipements ludiques artificiels, via ferratas,etc...).
Il me paraît aussi tout-à-fait choquant de parler de « Parc Naturel Urbain » (cf Strasbourg) : j’approuve bien sûr totalement le concept, la mise en place et le développement de « coulées vertes », etc. Mais emplies des bruits et pollutions des milieux dans lesquels elles sont insérées, elles n’ont plus qu’un lointain rapport avec la nature, même si elles en empruntent des éléments constitutifs.

Protection / Préservation de la nature :
La nature devant donc être « ce qui est indépendant de la volonté humaine », n’y a-t-il pas une contradiction fondamentale à vouloir instaurer des mesures et entreprendre des actions pour la protéger ? Bien évidemment non. 
C’est comme mener une vie et une alimentation saines pour préserver sa santé : ces actions sont simplement préventives, et non une intrusion dans le bon fonctionnement physiologique : la santé reste l’absence de problèmes. Comme la nature l’absence d’intrusion artificielle.

Renaturation :
Mais quid alors des actions dites de renaturation, par exemple du Conservatoire des Sites Alsacien, qui résultent toujours d’une forte volonté humaine et de mise oeuvre de moyens artificiels, parfois lourds (digues, réaménagement de cours d’eau, etc) ? Les espaces en résultant peuvent-ils alors revendiquer la qualité de « naturels » ?
Plus ou moins, oui, en tout cas à moyen ou plus long terme : le but des travaux est quand même de reconstituer un milieu favorable à ce que la nature « vraie » reprenne pleinement ses droits.
Là encore, le parallèle avec la santé est pertinent : les médications, voire les opérations, sont de toute évidence des intrusions en totale contradiction avec le concept de santé, c’est-à-dire d’un organisme fonctionnant sans le moindre problème. Mais ces intrusions médicales ne sont que des moyens tentant de ré-établir un état de bonne santé, ou de rétablir des équilibres physiologiques se rapprochant le plus possible de cet état. Ainsi en est-il aussi des efforts de re-naturation.

Appel :
Au-delà des quelques rares exemples cités dans les paragraphes ci-dessus, chacun connaît moult cas où des incertitudes, des discussions ardues, mais aussi des déclarations de plus ou moins bonne foi, quand ce ne sont des directives ou dispositions aberrantes, parfois révoltantes, ont résulté ou ont été rendues possibles par des utilisations abusives ou le manque de rigueur dans la définition du concept de « nature ».
La réflexion à ce sujet, menée par Alsace Nature mais aussi par d’autres organismes, est précieuse, et devrait impérativement déboucher sur de véritables campagnes d’explication et de promotion de la signification de ce mot. Et sur une vigilance accrue quant à son utilisation.

La préservation de la nature commence par celle du sens de ce terme.

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